pdfPrix, rente et accumulation : cas de l’Algérie.

S.BELLAL

Université de Ouargla.

    Depuis quelques années, des réformes structurelles de type libéral s’opèrent un peu partout  dans le monde. Cette tendance à consolider et, dans certains cas, à réhabiliter le rôle  du marché dans l’activité économique remet à l’ordre du jour la vieille question du statut économique de l’Etat.

 

En Algérie, pays où fut tentée une expérience de développement dont la principale caractéristique est qu’elle s’est faite à l’abri et à l’encontre  des lois objectives  du marché, le mouvement de réforme  s’apparente davantage à une remise en cause de la conception « politico-juridique » de l’économie, conception fondée sur la négation du caractère objectif  et nécessaire  des lois qui  président à la formation des prix et des revenus.

 

Dans la pratique, la conception en question s’est traduite par la soumission formelle de la société économique à l’Etat ; la volonté subjective de ce dernier e’étant toujours substituée, sans réciprocité et de façon continue, aux lois du marché. Un tel déséquilibre  dans les relations entre l’Etat et la société économique  avait plusieurs manifestations : un système administré de prix ne reflétant  pas des échanges  sanctionnés par les lois du marché ; des agents économiques sous tutelle et dessaisis de l’essentiel du pouvoir économique de contrôle ; un pouvoir monétaire « fait du prince » ; un monopole absolu de l’Etat  sur le commerce extérieur…etc. Ces manifestations, qui expriment une volonté de reconstituer la sphère des échanges de manière « artificielle », finrent inéluctablement par engendrer une situation pour le moins perverse : l’accumulation privée des richesses ne puise plus dans l’exploitation du travail (à travers l’extension des unités de productives et/ou l’accroissement de la productivité du travail) mais résulte d’opérations spéculatives (marché parallèle) ou, comme c’est souvent le cas, des liens, établis à l’ombre de réseaux clientélistes, avec la sphère du pouvoir politique.

 

Le caractère pervers d’une telle situation ne tient pas seulement au fait que celle-ci va à l’encontre des projections de la politique de développement, mais aussi  et surtout au fait qu’elle consacre la rente comme catégorie prédominante dans la répartition du revenu  national.

 

Comment s’explique la rente en Algérie et quelles en sont les différentes manifestations ? A ces questions, et à d’autres, on ne saurait naturellement répondre sans examiner les conditions socio-économiques qui président à la formation des prix, et donc  des revenus. Dans le cas particulier de l’Algérie, ces conditions présentaient la caractéristique d’être sinon complètement du moins fortement soumises à l’action volontariste de l’Etat, qui, s’appuyant sur la disponibilité de la rente énergétique, s’est toujours dispensé, pour des raisons qu’il conviendra, le moment venu, d’examiner, d’affronter les logiques du marché, de la production et de la concurrence.

 

L’avantage immédiat d’une telle  pratique était double : sur le plan économique, elle offrait  incontestablement des facilités que la régulation par les lois du marché ne permettait pas ; sur le plan politique, elle faisait fatalement dépendre la société  toute entière  du Pouvoir politique. Son inconvénient est qu’à la longue, elle stérilise la rente  externe en bloquant  toute dynamique de production  et d’accumulation, seule  à même de soutenir un développement économique.

 

La dynamique de l’accumulation est en effet indissociable de la logique des prix qui est, par définition, une logique marchande. Cette dernière ne peut être dépassée par l’agencement des pris et/ ou leur blocage sans exposer l’activité économique à des déséquilibres sectoriels se manifestant par des déficits pour les unités de production ou par des rentes diverses, ce qui traduit des transferts de valeurs.

 

Outre qu’elles maintenaient  la consommation à un niveau assez bas (ce qui va à l’encontre de l’objectif de sauvegarde du pouvoir d’achat), ces rentes décourageaient la production, engendrant ainsi une évolution des plus perverses, en ce sens que l’accumulation du capital privé et l’élargissement du marché ne dépendaient pas de l’extension  des activités productives.

 

Pour qu’une telle situation ait pu exister, il a bien fallu qu’elle trouve dans le statut conféré aux pris  dans le modèle de développement porté par la « SAD » un fondement solide car, même si foncièrement, elle est d’essence politique, la pratique volontariste trouve sa justification théorique dans le modèle en question (section1). L’analyse d’un tel fondement nous conduira, avant de mettre en relief le rôle du système administré de prix dans la déstructuration du modèle d’accumulation[1] (section 3), à situer les blocages auxquels est confrontée la reproduction interne dans un schéma explicatif des  ambiguïtés qui caractérisent la problématique même de la « SAD » (section 2). Nous aborderons, enfin, la réforme et montrerons pourquoi la réhabilitation du marché à partir de la circulation n’est pas de nature à favoriser une dynamique de production et d’accumulation (Section5).

 

1. Statut des prix dans le modèle de développement.

 

L’Algérie a opté  pour un modèle de développement industriel reposant sur la notion de « pôle de croissance ». La finalité d’un tel modèle est le noircissement  de la matrice inter-industrielle.

 

Cette approche en termes de « pôle de croissance » part de l’hypothèse  selon laquelle la logique du marché et le système  de prix reproduisent le sous-développement. Elle préconise  donc une démarche qui « contourne » les contraintes imposées par le profit et les prix et ce, en privilégiant la mise en place de flux en valeur, indépendamment  du système de prix.

 

Au-delà de l’ambiguïté  qui caractérise cette approche, ambiguïté qui consiste à vouloir se dégager du système de prix et de ses contraintes sans pour autant se débarasser  de l’approche implicite  par les prix  qui sous-tend son discours[2], celle-ci se propose de dépasser la logique du développement inégal à travers la mise en œuvre  d’une planification appropriée. C’est donc une intervention de l’Etat  qui est préconisée, celle-ci devant se traduire par la mise en place de branches industrielles qui n’obeiraient  pas au taux de profit maximum.

 

Partant de l’idée que la logique du profit dans une branche s’oppose à celle de la maximisation du taux d’accumulation dans l’économie entière, l’approche de F. Perroux remet en cause la structure des taux de profit. Pratiquement, cela reviendrait à identifier les branches susceptibles de jouer un rôle moteur pour l’économie. Ces branches, identifiées, constitueraient une économie externe pour l’ensemble de l’économie, et ce, grâce au transfert en valeur, véhiculé par un système de prix qui ne lui correspondrait que partiellement, auquel elles donneraient lieu.

 

Reposant sur la notion d’économie externe et sur la distinction entre l’espace de prix et l’espace  de valeur, cette approche perd de sa consistance lorsqu’elle s’applique à un ensemble économique en construction, où tout l’environnement à créer est susceptible de s’ériger  en goulot d’étranglement. Dans ce contexte, il est en effet difficile, sinon impossible, de fixer  des critères sur la base desquels le planificateur déciderait que telle branche ou tel secteur peut constituer des économies externes pour le reste de l’économie.

 

La programmation d’une entreprise ou d’un groupe d’entreprises, susceptible de constituer des économies externes pour d’autres entreprises pose, par ailleurs, deux problèmes majeurs : Le premier réside  dans l’identification des branches pouvant jouer le rôle d’économie externe. Cette identification n’est pas aisée car la notion (d’économie externe) n’est pas opératoire.[3] Le second problème renvoie à la question du financement de l’entreprise déficitaire jugée économie externe. Cette question, qui revêt un caractère contraignant, est liée à un autre aspect du problème, à savoir l’impossibilité de généraliser la notion d’économie externe  dont le mécanisme ne peut fonctionner que pour une branche et non pour l’ensemble de l’économie[4].

 

Par rapport à la logique de rendement sur laquelle repose l’idée de production, il semble, à la lumière de ce qui précède, qu’il est illusoire d’appréhender la pratique économique de l’Etat en Algérie sans que le raisonnement économique ne déborde le cadre qui est le sien. La logique économique étant une logique de reproduction, un investissement quelconque qui, à moyen ou à long terme, ne se reproduit pas est, en effet, un investissement qui n’avait pas de raison d’être  à l’origine.

 

2. Les blocages de la reproduction interne

Les ambiguïtés  du statut conféré aux prix dans ce qu’on a convenu d’appeler la stratégie algérienne de développement découlent de la problématique même de cette dernière comme rupture avec la division internationale « capitaliste » du travail. La conception de la DIT  non comme mode d’organisation des activités productives à l’échelle internationale (c-à-d  comme division  sociale du travail) mais comme mode d’insertion au marché mondial a conduit à occulter dans la problématique de développement la dialectique du procès de reproduction/accumulation.

 

Alors que la reproduction  repose sur une organisation interne des activités productives, l’accumulation, qui n’est dans son principe que la forme valeur de la reproduction, obéît, elle, à des lois qui, médiatisées par le marché, semblent totalement étrangères à celles de la reproduction. Mais comme la valeur destinée à l’accumulation trouve son origine dans le procès de production/reproduction domestique, il faut bien qu’à un moment ou un autre, les deux séries de lois  économiques se recoupent, à défaut de se confondre[5].

 

Bien qu’elle présente tous les caractères d’une nécessité, la reproduction ne se réalise comme telle que sous sa forme valeur, de sorte que, finalement, c’est l’accumulation qui en détermine le cours effectif. Celle-ci se trouve alors subordonnée à celle-là jusqu’à ce que la dérive de la première au regard des nécessités de la seconde devenant intenable, la crise éclate au grand jour. La dévalorisation du capital, phénomène inverse de l’accumulation se traduisant par le déclassement définitif ou temporaire des forces productives en fonction, devient le passage  obligé de la remise en adéquation de celle-ci d’avec la reproduction.

 

Même si elle présente des aspects spécifiques fondamentaux par rapport au schéma classique brièvement évoqué ci-dessus[6], on peut admettre que la crise en Algérie  est la conséquence des distorsions existant entre les nécessités de la reproduction et la logique de l’accumulation. Reformulée en des termes qui reflètent  plus spécifiquement la réalité économique de l’Algérie, cette hypothèse  pose inéluctablement la question de la rupture entre la reproduction et l’accumulation.

 

En raison de l’extraversion de la branche  Hydrocarbures pour servir de source de financement à l’accumulation, la rupture de cette dernière d’avec  la reproduction semble consommée au moment même de leur « union » car la reproduction domestique n’est plus seulement alors soumise aux lois de l’accumulation interne mais aussi à celles de la reproduction externe[7]. Dans ces conditions, la reproduction interne est tributaire d’un renouvellement permanent de son point d’ancrage  avec la reproduction externe, ce qui n’est possible que si se renouvellent en permanence les ressources en devises du pays.

 

En effet, si l’on admet que les frais en capital soient payés par la rente  pétrolière[8], il est aisé de montrer que le « divorce » entre l’accumulation et la reproduction ne permet pas, quand la rente ne suffit pas à payer la couverture en capital, à assurer une reproduction simple. Dans « Essai sur l’économie parallèle », A.Henni  illustre, en s’appuyant sur les schémas de Marx, cette contrainte[9].

Partant de l’idée que la rente doit  avant tout servir à payer les frais en capital, l’auteur distingue, comme dans les schémas de Marx, deux sections : une section de production de biens de consommation à laquelle il ajoute une branche substitutive à la production des moyens de production : la branche pétrolière. Nous aurons donc :

           

Section I (branche pétrolière) : C1+V1+PL1=R ;

Section II (biens de consommation) : C2+V2+PL2=M2

 

Dans ces conditions, l’équilibre de reproduction  simple est réalisé si la rente sert à l’achat de capital (C1+C2=R) et que l’ensemble des revenus distribués (salaires et profits) soit égal à M2. Un tel équilibre est obligatoirement rompu si une partie seulement de la rente est consacrée à l’achat de biens de consommation ; ce qui peut être illustré à travers l’exemple ci-après :

Branche pétrolière :  100C1+25V1+25PL1=150R ;

Section II               :    50C2+20V2+20PL2=90M2

 

La rente sert à acheter le capital (150R=100C1+50C2) et la production de biens de consommation nourrit les salariés et autres  (25V1+25PL1+20V2+20PL2=90M2). L’équilibre d’une production simple est donc assuré.

 

Supposons  que 15 de rente soient distribués en revenus et non récupérés en impôts permettant le maintien de l’achat en capital C2, il vient :

 

100C1+25V1+25PL1=150R

  35C2+35V2+20PL2=90M2

 

Le total de la demande de consommation

(25V1+25PL1+35V2+20PL2=105) est alors supérieur au niveau de la production ( 90M2). D’où crise, donnant naissance à des phénomènes tels que l’endettement (pour financer l’achat de capital) et le marché parallèle.

 

Mais, loin d’être une simple « hypothèse de travail », l’affectation d’une partie de la rente à l’achat de biens de consommation relève  dans les faits d’une pratique qui, située dans son contexte, révèle les blocages auxquels est confronté le procès de production interne. Aussi, l’étude de la reproduction  réelle dans ses déterminations internes s’avère-t-elle indispensable pour qui veut appréhender les facteurs de blocage  de la reproduction interne[10].

 

Dans les travaux  consacrés à cette question, il est fréquent de lire qu’il existe une certaine inadéquation entre les éléments du procès de travail domestique[11]. Celle-ci serait à l’origine des faiblesses  constatées  de la productivité du travail. Si l’on est enclin à admettre une telle affirmation, il reste qu’il faille situer l’inadéquation en question dans un schéma explicatif des facteurs qui fondent sa perpétuation et par là même son caractère structurel.

 

L’ambiguïté de la nature de la propriété des moyens de production constitue, nous semble t-il, un facteur essentiel de la perpétuation de l’inadéquation constatée entre les éléments du procès  de travail. Une telle ambiguïté fait que le rapport spécifique existant « habituellement » entre les instruments de travail et les travailleurs (rapport  impliquant la qualification, la hiérarchie des fonctions, la discipline…) est impensable car n’ayant pas d’objet. Il l’est d’autant plus que la responsabilité de la conduite du procès de production est diluée et que l’autorité, censée  veiller au respect des normes de travail correspondant aux machines  importées, n’est pas domiciliée  dans l’entreprise[12].

 

C’est donc d’une rupture entre les deux éléments principaux de la combinaison productive  -moyens et force de travail- qu’il s’agit. Celle-ci dépouille l’activité productive de l’organisation socio-technique susceptible de la rendre économiquement efficace, ce qui, en d’autres termes, traduit l’absence d’une fonction de production réelle[13].

 

3. La déstructuration du modèle d’accumulation

Le manque de cohérence  de la combinaison productive, découlant de l’ambivalence des rapports de  propriété au sein de l’entreprise publique, se traduit par des déficits chroniques au sein du secteur d’Etat. Ces déficits sont compensés  par les découverts bancaires et les subventions que lui consent l’Etat. Economiquement, cela équivaut à un transfert de valeur dont l’origine n’est autre que les recettes pétrolières de l’Etat et la diminution du pouvoir d’achat des ménages.

 

Cependant, le recours systématique au découvert bancaire ne constitue nullement une entrave à la poursuite de l’activité du secteur public car celui-ci bénéficie du soutien quasi-automatique de l’Etat.

Tout se passe en fait comme si l’entreprise contracte des dettes qu’elle éteint grâce à l’Etat. Mais ceci ne signifie pas qu’elle fonctionne grâce au crédit car ce dernier suppose une capacité de re-créer l’emprunt. Un rappel des fondements historiques et théoriques  de l’économie keynésienne, qui est une économie de crédit par excellence, permet, à ce propos, d’apprécier la « spécificité » de l’économie algérienne.

 

En effet, si la mécanique keynésienne, qui préconise pour l’Etat la pratique du déficit budgétaire afin de provoquer une « épargne forcée », financée par la déthésaurisation et, éventuellement, par le futur de la production, n’a pas fonctionné dans celle-ci, c’est parce que l’efficacité marginale du capital, qui est, comme on le sait, le principe fondamental de cette mécanique, y est absent ou trop faible. De ce point de vue, il semble que l’économie algérienne est une économie d’endettement et non une économie de crédit.

 

La pratique du découvert bancaire, qui reflète l’incapacité des entreprises d’Etat à assurer la reproduction de leurs capitaux propres, a permis, par ailleurs, au secteur privé de se constituer une épargne considérable. Ce dernier trouvait dans la pratique étatique de redistribution des salaires la substance qui allait le renforcer, situation entretenue par les difficultés financières de l’entreprise d’Etat.

 

L’organisation sociale  du marché des facteurs de production fait qu’une telle épargne trouve difficilement à s’utiliser en investissements. Celle-ci se reporte alors sur la consommation, provoquant ainsi  la naissance  d’une demande  sans commune mesure avec l’offre évaluée  aux prix administrés, d’où l’économie parallèle de distribution.

 

L’impossibilité de transformer l’épargne en investissements ne tient pas seulement à la difficulté d’accéder au marché des facteurs de production mais aussi à d’autres considération dont la plus importante est le revenu que rapporte l’épargne.

 

Dans une économie où existe un marché financier, ce revenu dépend du taux d’intérêt : quand le taux d’intérêt augmente, les agents sont incités à placer leur argent en titres, quand le taux baisse, les agents s’abstiennent de placer leur argent et quand ce taux descend au dessous d’un certain niveau, c’est la « trappe à liquidités ».

Quand le niveau du taux d’intérêt  est tel que le placement de l’épargne sur le marché financier n’est pas avantageux, toute nouvelle émission monétaire ne fera qu’alimenter la « trappe » et c’est ce qui semble  se produire  en Algérie[14].

 

Ainsi, le montant de l’épargne placée sur livret (qui était la principale forme de placement en Algérie) n’atteignait en 1989 que 50 milliards de DA, soit à peine 5 à 10% du stock d’épargne privée existant en Algérie[15]. De plus, il convient de souligner que cette épargne était très  souvent liée à l’espoir d’acquérir un logement  et non pas au revenu qu’elle rapporte.

 

Mais s’il est certain que la faiblesse du taux d’intérêt explique pour beaucoup le fait que l’argent détenu par le secteur privé (entreprises et ménages) soit affecté ailleurs que sur le marché financier, il n’en demeure pas moins qu’elle n’est pas la seule cause réelle de l’existence de la « trappe à liquidités » car, très souvent, la détention de l’argent sous forme liquide permettait de réaliser, dans la distribution, des plus-values qu’aucun placement sur le marché financier ne peut concurrencer[16].

 

Si l’épargne ne se  transformait pas en investissements, ce n’est  donc pas seulement parce que le taux d’intérêt est faible mais aussi et surtout parce que l’équilibre  sur le marché des biens et services n’est pas assuré par le biais  des prix administrés. Ceci est d’autant plus vrai  que même dans le cas où les revenus distribués  correspondent  à la valeur administrée de l’offre, un système administré de prix  provoque un accaparement de l’épargne par les spéculateurs. Ces derniers, pour augmenter leurs gains, alimentent le marché parallèle en produits supplémentaires importés, ce qui, à son tour, engendre des tensions sur le marché de la devise, d’où hausse  des prix parallèles consécutivement à la baisse de la monnaie  locale.

 

4. Digression -- l’interprétation des pratiques économiques de l’Etat  chez L.Addi.

L’analyse que fait L.Addi des pratiques  économiques de l’Etat algérien mérite, de par son intérêt ainsi que les questions qu’elle soulève, que l’on en expose, ici, les grandes lignes.

 

Pour L.Addi, l’Etat  algérien a entrepris  de construire une économie à l’abri du marché. Une telle entreprise pose, à travers les pratiques économiques auxquelles elle a donné lieu, le problème des relations entre l’économique et le politique, problème interpellant la capacité de celui-ci à faire mouvoir l’appareil productif.

 

Ignorant les lois  du marché, ces pratiques donnent naissance à des rentes  spéculatives, rémunérant le travail improductif au détriment du travail productif. Par ce biais, l’opposition explicite  entre le capital étatique et le capital privé, opposition que l’on retrouve constamment dans le discours politique officiel, devient dans les faits une  alliance implicite à tel point  que celui-ci se nourrit de celui-là.

 

Le refus des lois du marché ne procède cependant pas d’une volonté de les dépasser, ce qui  aurait conféré à ce refus une cohérence idéologique certaine, mais plutôt d’une vision populiste. Refusant de voir la société à travers les intérêts économiques qui la divisent, l’Etat algérien ne se donnera aucun moyen pour éteindre les rentes  qui se forment à la faveur de ses propres pratiques, d’où l’incohérence de ces dernières par rapport à l’objectif  proclamé de construction d’une économie moderne.

 

Une telle incohérence, souligne L.Addi , rend difficile l’interprétation des pratiques de développement selon les grilles  de l’économie politique. En fait, la pratique algérienne de développement  montre le caractère contingent de l’économie politique. Extraite de son contexte historique, coupée des relations politiques qu’elle instaure entre les agents économiques, celle-ci perd toute sa pertinence.

 

L’économie politique, rappelle à ce propos L.Addi, est une arithmétique qui met en œuvre des intérêts économiques qui s’opposent et qui se superposent. Elle suppose l’autonomie des agents  économiques dont le comportement obéit à la défense de leurs intérêts dans un environnement de concurrence exacerbée. Elle  s’est construite  sur les  concepts de surproduit, de profit, de salaire, de travail pour combattre les notions de rente, de ponction et de prédation.

 

Une telle définition illustre  la pertinence de l’économie politique  dans un état libéral, ce dernier n’intervenant en effet que dans les limites que trace l’économie politique, et sa non pertinence dans l’Etat algérien.

 

La compréhension  des mécanismes  du sous-développement en Algérie exige de ce fait qu’elle soit cernée par une problématique appropriée dans laquelle la question de la rationalité régulatrice de l’ensemble de la société ne saurait être éludée.

 

Par rapport à l’Etat libéral, l’Etat algérien se trouve, de ce point de vue, aux antipodes. Tandis que le premier est assis sur une rationalité économique, le second est assis sur une rationalité politique, ce qui, dans un cas comme dans l’autre, ne nie ni l’économique, ni le politique.

 

La question de l’importance de la rationalité régulatrice soulève en fait l’approche de la relation et de l’articulation entre le politique et l’économique en vue d’une cohérence sociale. Aussi, dire qu’en Algérie, la régulation par le politique prend le pas sur la régulation par l’économique ne signifie pas que l’économique n’a pas son importance puisque, de toute évidence, la satisfaction des besoins économiques est inhérente à toutes les  sociétés humaines. Cela signifie que l’accumulation des  richesses  par des particuliers ne puise pas principalement dans l’exploitation du travail, mais emprunte le passage obligé du politique qui la favorise ou la défavorise.

 

La régulation par l’économique instrumentalise l’économie pour en faire une source de pouvoir politique. Elle correspond à une situation historique caractérisée par l’incapacité  du champ économique à puiser en lui-même sa dynamique.

 

Dans les faits, le primat  du politique sur l’économique se traduit par un déséquilibre dans les relations entre l’Etat  et la société civile. Cependant, un tel déséquilibre reflète  beaucoup plus l’indigence  de l’économie que la puissance de  l’Etat. Si la société civile dépend de l’Etat, ce n’est, souligne L.Addi, pas tant  parce que celui-ci est puissant, mais c’est parce que la nature du surproduit – une rente d’origine externe- ne permet pas à celle-ci d’avoir un poids politique aussi important que celui qu’ont les acteurs des sociétés civile des pays dont l’économie se reproduit sur la base de l’exploitation du travail (ou de la plus-value relative). Se reproduisant sur la base de la rente énergétique, le pouvoir d’Etat reproduit, pour satisfaire la société civile dont il veut qu’elle continue à dépendre de lui, tout un processus de redistribution de cette rente. Chétive, la société civile « colle », quant à elle, à l’Etat pour lui arracher  soit des richesses à accumuler, soit de la subsistance pour survivre.

 

Le système social se trouve ainsi régulé par une logique d’ensemble, traversant aussi bien l’Etat que la société civile. Une telle logique s’est maintenue tant que la reproduction matérielle de l’ensemble de la société demeurait assuré par la rente minière.

 

5. La réforme par les prix : portée et limites.

La manipulation, dans une optique volontariste, du système de prix  est étroitement liée à la disponibilité d’un surplus pétrolier interne.

 

Dictée par l’accentuation de la contrainte extérieure suite à la chute des prix du pétrole en 1986, la réforme des prix, entreprise avec l’adoption, en 1989, d’un nouveau cadre réglementaire, annonce une rupture avec la logique administrative qui a toujours guidé la politique  des prix en Algérie. Cette rupture s’est traduite dans les faits  par une libéralisation progressive de tous les prix et à tous les stades de leur formation.

 

La libéralisation des prix a donné lieu à un mouvement d’alignement progressif des prix officiels  sur ceux  en vigueur sur le marché parallèle. Le but implicite d’un tel ajustement étant la récupération, au profit de certaines entreprises du secteur public, des rentes spéculatives réalisées auparavant par le secteur informel. Les rentes ainsi  récupérées sont estimées à 11 milliards de DA en 1990, 16 milliards en 1991 et 20 milliards en 1992[17].

 

Pour les entreprises publiques, confrontées à d’importants déficits structurels et une raréfaction  en matière de financement, ces ajustements de prix obéissaient, très souvent, à la nécessité de couvrir les coûts de production et d’assurer un équilibre relatif.

 

L’absence de concurrence met ces entreprises à l’abri de toute forme de pression en vue de maîtriser les coûts de production et donc des prix. Tout se passe  comme si le nouveau système de prix substitue aux rentes spéculatives réalisées sur le marché informel des rentes de monopole.

 

Faute d’entraîner une relance de la production et de l’investissement, les revenus supplémentaires tirés des ajustements de prix ont servi, la faveur d’une « autonomie de gestion », à financer des augmentations de salaires, augmentations qui, très souvent, ne correspondent pas à une croissance de la productivité. Pour dire les choses autrement, l’autonomie de l’entreprise s’est réduite, par la grâce du nouveau système de prix, à une autonomisation des salaires par rapport à la productivité.

 

Mais s’il en est ainsi, c’est, nous semble t-il, parce que, telle que conçue et mise en œuvre, la réforme des prix élude une question essentielle : celle des coûts de production. Celle-ci constitue, quelle que soit l’optique d’analyse considérée, un élément essentiel dans la formation des prix.

 

En effet, la segmentation de l’économie en monopoles de branche fait que le prix fixé pour un bien peut s’accommoder de n’importe quel volume de production, et donc de coût.

 

Outre qu’elle contrarie, en maintenant inélastique l’offre, le rôle régulateur des prix, la segmentation de l’économie en monopôles de branche se traduit  par la persistance de rentes s’exprimant sous forme de productivités marginales positives. Ces rentes constituent un facteur de blocage pour l’accumulation dans la mesure où non seulement elles compriment la demande mais empêchent l’accroissement du produit net et l’élargissement du marché.

 

Dans les économies dites de marché, le produit net peut être accru par l’élévation de la productivité du travail et l’utilisation rationnelle des éléments techniques du procès de travail dans le respect du principe de la productivité marginale nulle des facteurs. Quand la productivité marginale est positive, c’est une rente qui apparaît et qui handicape le produit net[18]. En pareil cas, l’augmentation de la productivité et l’élimination  des rentes  « négatives » dans le procès de travail ne seraient d’aucune utilité si, au préalable, la demande effective n’était pas libérée  des rentes  qui la « rançonnent ».

En effet, dans ce type d’économie, le problème fondamental qui se pose ne réside pas tant dans l’accroissement du produit net mais dans la conversion de celui-ci demande effective. La rente n’étant pas un élément de coût mais une ponction sur le pouvoir d’achat des différents revenus, son extinction passe par la libération des potentialités de la demande effective. Il en va tout autrement de l’économie algérienne où la compression de la demande par une libéralisation des prix ne s’est pas accompagnée par une réforme de structure à même de favoriser l’émergence du rapport social suscitant la dynamique de l’accumulation et de le croissance de la productivité[19]. La rigidité qui s’en suit des structures de la production rend inefficiente toute politique qui viserait à accroître  la demande.

 

Les quelques remarques qui précèdent  à propos de la réforme des prix  pêchent moins par leur caractère général que par une vision « fragmentaire », « partielle » du système économique. Aussi, il convient de situer la réforme en question dans le cadre  conceptuel général à travers lequel elle est pensée.

 

En effet, le discours de la réforme en Algérie est construit sur la problématique walrassienne, problématique dans laquelle le système de prix s’autorégule en puisant dans une dynamique fondée sur la loi de la productivité marginale[20]. Elément  constitutif de la théorie néo-classique de l’équilibre général, le système de walras suppose que la concurrence  soit parfaite, que l’offre et la demande soient parfaitement élastiques et que les coûts moyens soient égaux aux coûts marginaux. Un tel schéma, valable dans le cas d’une économie productive produisant à coûts constants ou tendant vers les coûts constants, ne s’applique cependant pas à une économie produisant à coûts croissants ou décroissants, autrement dit, une économie où subsistent des rentes, synonymes  de productivités marginales positives.

 

En fait, la pertinence théorique de la problématique néo-classique de l’équilibre général ne peut être séparée du référent historique qu’elle a pris pour objet, à savoir les économies industrielles occidentales. Historiquement, le passage de paradigmes classiques à des paradigmes néo-classiques correspond à la mutation de ces économies de la phase agricole, où la rente est incontournable, à la phase industrielle, où son extinction est rendue possible par la capacité de l’industrie à produire à coûts constants, et ce faisant, à éliminer la rente.

 

En Algérie, pays où la rente minière est la source principale de l’accumulation, une telle mutation  semble contrariée par l’incapacité du projet étatique d’industrialisation à secréter une fonction de production réelle[21]. La régulation par la loi de la productivité marginale, élément essentiel dans la problématique néo-classique, devient en pareille situation inconcevable car sans objet et il ne nous semble pas erroné d’affirmer que, dans le cas précis de l’Algérie, l’absence d’un tel mode de régulation est, plus que l’effet de l’inexistence de structures concurrentielles de marché, le produit de l’incapacité du projet en question à mobiliser la force de travail.

 

La compréhension des mécanismes de l’accumulation dans une économie comme celle de l’Algérie exige qu’elle soit cernée par une problématique appropriée dans laquelle la relation subtile entre la loi de la valeur et les conditions politico-juridiques de son fonctionnement ne saurait être éludée. Les incohérences méthodologiques du discours  de la réforme découlent précisément du fait que celui-ci s’inscrit dans une problématique de la circulation, problématique qui évacue totalement la loi de la valeur et qui tourne le dos à la production[22].

 

La réhabilitation du marché  à partir de la circulation ne fait que modifier le mode d’appropriation de la rente. Elle ne lève pas les blocages auxquels est confronté le système productif interne[23], et par suite l’accumulation interne. La persistance  de ces blocages ne s’explique pas tant par l’inexistence de structures concurrentielles de marché mais par l’ambivalence des rapports de propriété au sein de l’entreprise publique qui demeure, encore, la forme dominante  de propriété  des moyens de production. Cette ambivalence qui, dans le cas particulier de l’Algérie, renvoie elle-même à l’ambivalence de la nature de l’Etat, empêche l’activité productive de se doter de l’organisation socio-technique  à même de la rendre  économiquement efficace[24].

Si l’économie algérienne ne se reconnaît donc pas dans une problématique walrassienne, c’est parce qu’elle n’est pas une économie productive, en ce sens  qu’elle ne se reproduit pas  grâce  à l’exploitation du travail, mais grâce à la plus-value absolue et la rente. Dans ce contexte, la réhabilitation du marché à partir de la circulation n’est, de toute évidence, pas de nature à favoriser la création d’un surplus en valeur et partant, l’élargissement du marché

Références bibliographiques :

1. ADDI (L)  L’impasse du populisme, ENAL, Alger, 1991.

2. ADDI (L) Les économies du Tiers-monde : entre le volontarisme économique et l’ajustement structurel  in Révolution Africaine du 28 Avril 1989, n°1312.

3. AMAROUCHE (A) Quelques réflexions sur la nature de la crise économique en Algérie, document de travail, novembre 1992.

4. BENABDELLAH (Y) Comment analyser le surendettement d’un pays rentier : le cas de l’Algérie, document de travail, Mars 1996.

5. BOUDJEMA (R) La crise en Algérie : sens et non sens in Nouvel HEBDO, semaine du 05au 11 et 12 au 18/12/1990.

6. BOUDJEMA (R) Problématique et méthodologie de l’assainissement des entreprises  et leurs limites, communication lors du séminaire national sur l’assainissement économique et financier des entreprises et des banques, Alger, 12/13 Mai 1991.

7. HENNI (A) Essai sur l’économie parallèle : cas de l’Algérie, ENAG, 1991.

8. HENNI (A) De la rente au profit dans l’économie classique ou de l’archaïsme féodal à la rationalité bourgeoise  in Revue du CREAD, n°16, 1988.

9. HENNI (A) Considérations sur le taux de profit : monopoles et segmentation  in Les cahiers du CREAD, n°34, 1993.

10. MEDJKOUNE (M) De la régulation de l’économie par les prix, communication présentée lors du Forum sur le partenariat et la relance des investissements, Alger, 5 et 6 / 10 /1991.


[1] Dans le sens où il en est habituellement fait usage, ce terme renferme l’idée d’un schéma « ex-ante ». A défaut d’un terme plus adéquat, nous l’employons, ici, dans le sens exactement opposé, d’un schéma « ex-poste ».

[2] Cette ambiguïté provient, en fait, de la confusion entre système de prix  et structure des taux de profit. Cf L. ADDI  L’impasse du populisme, ENAL, Alger, p178.

[3] L.ADDI, op. cit.

[4] Idem.

[5] A.AMAROUCHE  Quelques réflexions sur la nature de la crise  économique en Algérie,  document de travail.

[6] Voir à ce propos R.BOUDJEMA La crise en Algérie : sens et non-sens  in Nouvel HEBDO, semaine du 05 au 11 et 12 au 18/12/1990.

[7] A.AMAROUCHE  Op. cit.  Ces dernières sont aussi, dans la mesure où accumulation et reproduction sont en adéquation dans le système productif externe, celle de l’accumulation .

[8] Ce qui  revient à supposer que les revenus du pétrole doivent servir avant tout à l’acquisition des moyens de production.

[9] A.HENNI  Essai sur l’économie parallèle : cas de l’Algérie,  ENAG, 1991

[10] Précisons que par déterminations internes de la reproduction, il faut entendre « les conditions,  matérielles et sociales, de création  et de réalisation en dinars de la valeur, considérées hors leur rapport au procès externe de reproduction/accumulation »   (A.AMAROUCHE, op.cit.)

[11] Ces inadéquations  se manifesteraient, entre autres, par une insuffisance  chronique des équipements et des autres éléments  du procès de travail ainsi que par  un décalage entre le niveau technologique des équipements employés et le niveau de qualification  de la main d’œuvre.

[12] Le non-respect de ces normes s’explique par le fait que la direction, censée exercer l’autorité dans l’entreprise, n’a pas les moyens (juridiques et économiques) pour imposer ces normes. De  la part des travailleurs, cela s’explique par l’absence de pression, l’absence de contrainte objective, mais nullement par un prétendu refus de travail.

[13] R. BOUDJEMA op. cit.  Ainsi, le coût de production qui est l’expression rationnelle de cette efficacité, n’apparaît plus que comme la sommation des dépenses au lieu d’en être la synthèse qui intègre le savoir-faire, les innovations techniques, la recherche scientifique, l’organisation du travail….etc.

[14] « L’émission de monnaie, note à ce propos L.Addi, ne correspond pas seulement au besoin de l’échange, elle correspond surtout au besoin de négocier la contrainte productive parce que l’Etat ne maîtrise pas le procès de travail. La défaillance de l’autorité dans le procès de travail est compensée pas l’émission monétaire »,    L.ADDI  L’impasse du populisme, p200.

[15] A.HENNI  Essai sur l’économie parallèle, op. cit.

[16] Idem.

[17] Chiffres avancés par le directeur de la concurrence et des prix lors d’une conférence de presse. Voir le quotidien « L’OPINION » n° 539 du 28 Avril 1994.

[18] Il y a lieu de rappeler que la catégorie « rente » est liée à la loi de la valeur-travail que la théorie néo-classique cherchait à éviter. Dans la théorie néo-classique, la rente  prend le nom de productivité marginale.

[19] Cela nous semble d’autant plus vrai que la question fondamentale de la nature de la propriété des moyens de production n’est toujours pas reglée.

[20] Essentielle dans le système de prix walrassien  la régulation par la loi de la productivité marginale signifie l’annulation de la rente  quand les coûts sont croissants ou décroissants.

[21] R.BOUDJEMA  La crise en Algérie : sens et non sens,   op. cit.

[22] Il n’est, à cet égard, pas inutile de remarquer que l’essentiel des mesures prises dans le cadre de la politique de réforme se résume à une compression de la demande intérieure.

[23] Si  tant est qu’on puisse parler  de système productif.

[24] Efficacité au sens que lui confère la théorie économique.