LITTERATURE MAGHREBINE D’EXPRESSION FRANCAISE ET INDENTITE CULTURELLEpdf

  Dr Saïd Khadraoui

Université de Batna

 Comme en témoigne la littérature maghrébine de langue française, les semences de la culture et de l’identité trouvent leur accomplissement dans le texte littéraire qui se présente, dans certains  cas, comme le reflet fidèle d’une réalité culturelle et identitaire.

S’il est  un thème sur lequel l’attention doit être portée et qui mérite une véritable réflexion, c’est celui de l’identité culturelle telle qu’elle se manifeste dans les romans de la littérature maghrébine de langue française. C’est un sujet sensible, souvent mis en exergue, mais qui suscite, d’une part une polémique eu égard  à la place qu’occupe et doit occuper cette littérature sur la scène littéraire maghrébine, et d’autre part certaines questions qui viennent se greffer à l’esprit du lecteur comme par exemple : Quelle est son originalité et son authenticité ? Y a-t-il un texte littéraire  de langue française purement maghrébin ? Y a-t-il une littérature maghrébine de langue française sous tendue par une tradition littéraire ?

Afin d’être pragmatique, il faudrait, de prime abord, s’interroger sur ce qu’on entend par identité culturelle. L’identité telle que nous la considérons dans cette réflexion doit être perçue comme une sorte d’ajustement et de réajustement entre les sentiments subjectifs et les places objectives que les  individus occupent au sein  d’un ensemble culturel. Quant à la culture elle est l’ensemble des valeurs qui forment le «je collectif » d’une communauté, et qui traduisent son aspect intellectuel et comportemental. Un «Je collectif » identificateur  permettant  d’appartenir à un ensemble  de configurations qui définissent une nation et un pays.

 L’identité culturelle est, dans cet ordre d’idées, en perpétuelle formation et transformation. Elle  se développe à partir de l’authentique et du moderne. Dans le cas en question, l’identité culturelle telle qu’elle se traduit dans la littérature maghrébine de langue française est, en plus de son aspect à dominance local, voire autochtone, multidimensionnelle, translinguistique et transterritoriale.

Dès lors, l’idéal de la culture universelle, dont la culture maghrébine fait partie, n’est pas l’unification de toutes les valeurs et  traditions, voire de toutes les cultures de tous les pays, mais la conservation de toutes les différences culturelles au sein d’un ensemble harmonieux, où chaque culture préserve son originalité.

Aussi, répond-elle parfaitement aux propos de Stuart  Hall : « les processus de formation de l’identité qui résistent aux frontières naturelles sont propres aux personnes qui (…) maintiennent des liens étroits avec leur  lieu d’origine et ses traditions (…) ces personnes conservent la culture, les traditions, la langue et l’histoire personnelle qui les ont marquées. La différence est que leur identité n’est et ne sera jamais unifiée dans le passé ancien du terme, car elle est irrévocablement le produit de plusieurs histoires et de plusieurs cultures interconnectées ». [1]

Tel est le cas des écrivains maghrébins de langue française qui tout en s’abreuvant des autres cultures, notamment de la culture française, sont restés attachés à leurs origines. Preuve en est, leurs productions littéraires abondent de références culturelles et identitaires propres à l’espace maghrébin.

L’identité culturelle telle que véhiculée  par ladite littérature est plurielle. Elle est composite et porte la trace d’une mosaïque culturelle composée de plusieurs éléments où l’autochtone et l’étranger se mêlent pour enfanter, en fin de compte, ce qui est appelé communément l’identité culturelle maghrébine, même si cette dénomination dérange  quelques esprits et consciences soucieux d’une ouverture limitée sur autrui et allergiques à toute forme de réconciliation avec soi et avec les autres.                                            

La question de l’identité culturelle en littérature est et restera donc à jamais posée. L’évidence est ainsi de dire qu’il n’existe pas d’œuvres littéraires sans références  culturelles et identitaires. La littérature maghrébine d’expression française se présente, dans ce cas, comme le modèle le plus illustratif confirmant le rapport étroit entre littérature, culture et identité.

Pour ce, la  compréhension de cette littérature n’est  possible que si elle n’est pas accompagnée, d’une part, d’une reconnaissance de la spécificité de cette littérature dont : « [les] contenus ne sont pas neutres, [car] ils s’inscrivent dans un contexte marqué par un temps historique, sociologique et politique ainsi que par un lieu » [2] ; et d’autre part, d’une reconnaissance de la spécificité du texte littéraire qui peut se prêter à des lectures multiples dont fait partie la lecture culturelle. C’est ce qui est confirmé, du moins implicitement, par M. Picard  qui considère que : « le texte littéraire véhicule des images dont la reconnaissance, à travers un triple mouvement de sublimation, de projection et d’identification, confère au lecteur une identité ».[3] en l’occurrence et en ce qui nous concerne, c’est l’identité culturelle qui nous interpelle.

Une identité culturelle qui, ne s’étant pas développée isolément, n’a cessé et ne cesse d’être tout au long de son histoire à l’écoute des autres cultures. D’où l’idée qui stipule que l’isolement total de la culture n’existe pas. En effet, son mouvement  s’inscrit dans celui des cultures avoisinantes avec lesquelles elle a eu des contacts directs ou indirects.  Dans ce contexte, le contact avec la culture française n’est pas à démontrer. L’interculturalité est de fait une des caractéristiques majeures de la littérature maghrébine de langue française.

Reconnaître la dimension culturelle  de la littérature maghrébine de langue française, c’est admettre que les écrivains maghrébins de ladite littérature étaient incapables de se démarquer de leur langue d’origine porteuse de valeurs culturelles et identitaires.  Cette langue d’origine est, pour eux, un arrière-fond, un réservoir du dire affectif et poétique qui peut s’exprimer dans une autre langue, une langue seconde ; en l’occurrence la langue française.

De là, surgit la notion de «l’intraréférentialité » qui fait que certaines œuvres littéraires sont, dès leur naissance, le lieu privilégié de l’utilisation, parfois abondante et frappante, de références internes à l’espace culturel et identitaire de l’auteur ou de l’œuvre. Il s’agit donc d’une forme de littérature qui favorise le processus de l’affirmation culturelle et identitaire. Sa compréhension ne peut se faire sans le recours au registre référentiel culturel qui constitue, pour ce genre d’œuvres, la clé permettant au lecteur de plonger dans les profondeurs les plus lointaines de l’œuvre pour en scruter le sens.

A ce titre, plusieurs questions  dont nous ne retiendrons que les plus essentielles, et auxquelles nous essayerons de  répondre par la suite, s’imposent dès lors  à notre esprit :

1- La littérature doit-elle être située au cœur de toute action culturelle et identitaire ?

2- Peut-on, dans le cas de la littérature maghrébine de langue française, séparer la dimension culturelle autochtone, c'est-à-dire celle qui renvoie à l’espace culturel maghrébin de la culture étrangère véhiculée par la langue d’écriture, en l’occurrence la langue française ?

3- Jusqu’à quel point peut-on considérer la littérature comme l’expression d’une réalité culturelle et identitaire ?

4- Faut-il croire à l’autonomie du fait culturel ?

5- Dans quelle mesure la littérature maghrébine de langue française se prête- t-elle à une lecture interculturelle ?

Répondre à ces questions, c’est confirmer, d’une part l’étroite relation entre la littérature, la culture et l’identité, et d’autre part le rapport entre la littérature et le fait national. Cette double confirmation nous autorise théoriquement à dire que la notion d’identité culturelle est, dans la majorité des cas, inséparable  de celle de littérature. Aucun auteur et aucune littérature n’échappent à l’influence de la culture qu’ils reflètent consciemment ou inconsciemment.

L’identité culturelle se présente  comme une partie intégrante de l’être humain et de la littérature. Il n’y a donc pas de personne qui ne soit marquée par sa culture comme il n’y a pas de littérature qui ne porte pas de traces culturelles. En ce sens, le savoir et le savoir-faire culturel sont, à notre avis, un élément essentiel dans le fondement de l’acte littéraire.

Toutefois, il est important de souligner  que les œuvres littéraires sont avant tout  des productions de langage. Il n’est pas superflu de préciser aussi que le langage se découvre en littérature. Cet effort, sans cesse renouvelé, devient énoncé et entre dans un processus textuel où les notions de viol, d’écart et de transgression  deviennent des règles essentielles et viennent se greffer à l’acte littéraire.

Dire que le texte littéraire : « est [une] mise en œuvre du langage, son matériau propre (…) n’est pas tout, car il se situe à un carrefour complexe de relations : entre la langue, qui est un système social de communication, et l’intention de l’auteur, entre l’ensemble des signes (lettres, mots, phrases) qui le constitue, et les capacités réceptives du lecteur ; entre lui-même et les conditions extérieures (matérielles, sociales, historique) de son émission et de sa réception ; entre son message et celui d’autres textes antérieurs ». [4]

Ces propos montrent que la particularité langagière du discours littéraire, si intéressante qu’elle soit, est impuissante face à la saisie du sens d’une œuvre. A cette dimension linguistique, la littérature s’en ajoute une autre  d’ordre extra linguistique. Pour ce, les œuvres littéraires se présentent  généralement comme des manifestations et des configurations individuelles et sociales propres à une époque et  à une société données. D’ailleurs, certains auteurs, dont notamment Dan Sperber, postulent deux étapes dans la compréhension des textes littéraires :

-   La première consisterait  à comprendre la langue du texte ;

-   la seconde à en «inférer » le sens à l’aide de connaissances extra-linguistiques.

 Concrètement, cela signifie que le texte littéraire interpelle l’esprit et l’imagination du lecteur. L’espace textuel compose ainsi le lieu privilégié de configuration sur la façon dont chaque auteur figure dans son œuvre, sur la manière dont il fait figurer son lecteur et donc, sur l’acte de communication qu’il engage. En somme, c’est un espace situé hors des limites de l’expression et de la représentation,  un espace à la fois produit souple et résistant. Son processus de compréhension implique qu’il ne doit jamais être lu isolément. La bonne connaissance du texte exige une connaissance de son contexte d’origine, «contexte est à prendre ici en un sens très large : autres textes parus à la même époque, environnement technique, social, politique, économique, culturel ».[5]

A partir de là, nous considérons que toute œuvre littéraire s’abreuve à maintes sources : psychologique, religieuse, sociale, idéologique, culturelle et autres. Tout écrivain est soumis aux influences de son milieu naturel ou social, de son époque, de l’environnement dans lequel il se situe et vit ;  où il puise ses idées, sa pensée, ses sentiments et ses réactions qu’il prend forcément en charge pour les maintenir et les perpétuer ou sur lesquels il agit ou tente d’agir en les mettant en question, en les transformant, en les rejetant. Pour ce faire, l’étude d’une œuvre en soi, isolée de son contexte culturel ne permet ni de la comprendre ni de l’expliquer.

C’est pourquoi, la perméabilité de l’œuvre aux frontières littéraires constitue une valeur esthétique inépuisable, un univers unique où se rencontrent, s’apprécient et s’enrichissent une foule de mots, de principes, d’usages et de traditions par le biais d’un style d’écriture marqué par toute sa faiblesse, sa force, ses troubles et ses pulsions. En somme, une production en perpétuel mouvement, qui ne cesse de bousculer les traditions (toutes formes de traditions confondues), d’être à l’écoute des différentes mutations de la société. 

La littérature maghrébine de langue française, de part son enracinement culturel, est un exemple représentatif quant à la valeur et à l’intérêt de la dimension culturelle de la littérature. Elle ne peut exister que dans une interprétation basée sur l’analyse des conditions et des circonstances de la production.

A ce titre,elle est le lieu de confrontation de deux ordres linguistico-culturels ; l’ordre linguistico-culturel de la société qu’elle reflète et décrit, et l’ordre linguistico- culturel de la langue dans laquelle elle est écrite, en l’occurrence la langue française. Ecrire dans une langue étrangère devrait  toujours être affecté d’indices culturels. Car «connaître la langue du voisin, c’est commencer à voir le monde comme il le voit ». [6]

Pour se rendre compte de cette coloration toute particulière, les romans de Mohamed Dib, Assia Djebbar, Mohamed Khair-Eddine, Tahar Ben Jelloun, Mouloud Feraoun, Driss Chraibi, Nabil Fares et d’autres témoignent à merveille de ce brassage linguistico-culturel où: « Expressions, proverbes, arabismes, allusions, images venant de l’arabe parlé ou berbère, l’écriture elle-même est ainsi travaillée de l’intérieur par la musique des voix maternelles et ancestrales, en même temps que sont discernables des influences et des intertextualités étrangères ».[7]

Ecrire dans une langue seconde, était, à une époque, pour les écrivains maghrébins de langue française une échappatoire,  un refuge et un instrument libérateur qui leur a permis d’exprimer leurs aspirations et  leur enracinement culturel et identitaire. Les propos de Mouloud Mammeri montrent que le recours à la langue française pour traduire et refléter la réalité algérienne était,  pour celui qui a été privé de sa langue nationale, et coupé  de ses origines, une attitude salutaire et salvatrice : « La langue française est pour moi un incomparable instrument de libération, de communion ensuite avec le reste du monde. Je considère qu’elle nous traduit infiniment plus qu’elle nous trahit ». [8]

Les mêmes propos reviennent souvent à la bouche des écrivains maghrébins de langue française ; pour preuve les propos de Malek  Haddad qui, en se sentant étranger à la langue française, avait déclaré : « la langue française est mon exil »,[9] de même la réaction du marocain Tahar Ben Jelloun à ceux qui trouvaient dans ses écrits en  langue française l’échos de la langue arabe : Il m’est arrivé souvent, dit-il, qu’on me dise : En lisant votre livre, j’entendais la langue arabe ! Face à ce jugement, que nous considérons comme révélateur puisqu’il s’inscrit dans le sillage de notre démarche du moment qu’il n’y a pas de langue sans charge culturelle, l’auteur approuve et déclare : « Ce que j’exprime ne trahit pas ce fonds marocain essentiel à la nourriture de mon imaginaire. Je dirai même que le fait d’avoir recours à une langue autre m’aide à mieux pénétrer l’univers que je perçois. » [10]Un univers marqué, sans doute, par des références culturelles et identitaires.

De son côté, la chercheure tunisienne Zohra Riahi  confirme le principe de la bipolarité culturelle dont la littérature maghrébine de langue française est le reflet fidèle : « Kateb Yacine et bien d’autres écrivains pour qui le français est une langue d’adoption ont innové en cette langue et l’ont enrichie par les images de leur langue maternelle et la nature de leur pays cherchant à «transmettre » en français la richesse d’un peuple ».[11]

Ecrire dans une langue étrangère devrait toujours être affecté d’indices culturels et identitaires. Dans  le cas de la littérature en question, le passage de certaines réalités non linguistiques de la langue maternelle, en l’occurrence l’arabe, à la langue française était prisonnier de valeurs culturelles. Cet état de fait est universel, car les : « Les mots sont des capteurs, des résumés du point de vue signification et sont liés à l’histoire et à la culture d’une communauté linguistique ». [12]

Pour les écrivains maghrébins, écrire en langue française c’est s’adonner à une activité bilingue que la majorité a ressentie comme son intérêt ; en témoignent les propos de A. Khatibi : « Il faudrait imaginer ce désir insensé d’une écriture bilingue. Bilingue ? Autant dire folle (…)  Deux langues en position hétérogène travaillant l’une  sur l’autre, se chevauchant, se refoulant, se croisant selon un soubassement différent de structure, de métaphysique, de civilisation. Terreur donc de deux clivages, en dérive dans le texte ».[13]

Certes, la première partie de la citation aborde la question de l’écriture en deux langues, mais la dernière phrase : « Terreur donc de deux clivages, en dérive dans le texte » s’inscrit dans le sillage de la pensée bilingue qui caractérise les écrits maghrébins de langue française. Les opérations : écrire, lire et apprendre ne peuvent échapper ni à l’influence de la langue maternelle ni à celle du milieu socio-culturel.

Une lecture «culturaliste » pourrait être faite du propos de A. Medded dans Talismano : « Périssable traversée par coulée ignée, bouche pleine des oasis petites et grandes, régressant parfois, émergence curieuse  de mon histoire ancienne (…) France, Europe prises subjuguantes, à nous poursuivre en notre retrait, à circuler en vos veines, à nos redresser sans dénégation, images et sauveurs qui s’effacent au regard intense du soleil, rien qu’homme parmi le sable et les pierres attendant de rompre le jeûne à l’écoute du frémissement dandinant des palmes … et par delà voile réapparaître au oui païen par le texte (…) par retour aux thèmes qui ne supportent pas mots : corps, jouissance, mort, désert : tant  d’indicibles à transformer moments du dire en passant par le langage de la métaphore, à rendre archaïques, à soi-même, séculaires (…)».[14]

Là où l’identité culturelle est fortement ressentie, voire réclamée,  c’est chez N. Farès qui, dans un passage fort significatif, exprime sa nostalgie et son amour à l’égard d’une langue dont les circonstances ont  fait qu’elle soit mise à l’écart : «  Toutes ces autres années où il nous fallût chercher(…)la forme d’une persistance(…)Apprendre à détourner notre langue(…)Apprendre à dissimuler nos voyelles(…)nos syllabes(…)à les rendre imperceptibles(…)à les rendre chuchoter(…)à les chuinter(…)Quelques-uns des plus ignorants(…)ont même été jusqu’à écrire que notre langue était une sorte de bouillie(…)incompréhensible(…)Ils avaient oublié que nous n’avions continué de parler qu’à l’étroit(…)Nous ne prétendions qu’à parler entre nous au beau milieu de toutes les surveillances ».[15]

 Quelle que soit  la langue perdue dont il est question, ce qui prime dans cette citation, c’est la revendication d’une identité amoindrie par la perte de l’élément linguistique fort important dans la construction de la personnalité de l’individu. C’est pourquoi, l’auteur manifeste un attachement indéfectible à son égard.

 Ce genre de discours monologique, présent dans beaucoup de romans maghrébins de langue française, montre que les revendications culturelles étaient et sont toujours au centre des préoccupations des intellectuels. Elles sont la voix intime et intérieure qu’aucune force ne pourra  séparer des individus. Si elles s’éclipsent un moment, elles n’hésiteront pas à refaire surface puisque la vie et la survie d’une nation dépendent, dans une grande mesure, de l’attitude que nous manifestons à l’égard de nos références culturelles et identitaires. L’Histoire en a ainsi décidé.

C’est donc l’une des tâches fondamentales de la littérature qui demeure un lieu où se mêlent littérature et culture pour donner naissance à ce que nous n’hésitons pas à nommer : « une culture poétique » ; d’où  la formule axiomatique suivante : « la culture deviendrait poétique et la poétique serait culture ».

De la relation langue / littérature, il convient de signaler que la langue littéraire véhicule nécessairement une charge culturelle. Le mécanisme de l’écriture littéraire se déclenche chez l’écrivain à partir de sa propre culture. L’esprit de ce dernier n’est pas vierge, il dispose de pré-requis culturels et d’autres types de pré-requis qu’il exploite au moment de l’écriture.

De ce fait, la littérature maghrébine de langue française se prête à une approche de type culturel, voire interculturelle. Elle s’éclaircit et s’apprécie  aussi grâce à un dialogue d’inter-compréhension du discours littéraire et de l’interdépendance langue/culture. Sa richesse et sa compréhension dépendent de l’expérience et du savoir culturel du lecteur. Son effet n’est concevable que pour un lecteur disposant d’une immunité  culturelle.

Certes, la culture n’est pas l’unique élément d’accès à la littérature, mais son intérêt et sa valeur font  que toute littérature saisie hors de son environnement culturel, est une littérature privée  de sa dimension essentielle. Donc, une littérature sans âme et incapable de dévoiler ses secrets et ses trésors.

La connaissance de  la langue française ne suffit pas, à elle seule, pour comprendre la littérature maghrébine de langue française ; cette dernière pour être comprise, ne doit pas être isolée de son contexte culturel. Les propos de Jacqueline Arnaud témoignent de la spécificité de cette littérature et de l’attention toute particulière  que le lecteur doit lui accorder. Après sa longue expérience, de Casablanca, à Tunis, à Alger, à Abidjan, de l’enseignement de la littérature maghrébine de langue française, elle s’est rendu compte que cette littérature se présentait devant des publics forts divers comme une production à la fois familière, étrange, proche et lointaine.[16]

Les qualificatifs : familière, étrange, proche et lointaine sont, dans le contexte de notre étude, fort significatifs. Pour une personne dont la valeur et la renommée scientifiques ne sont pas à démontrer, l’emploi de termes dichotomiques n’est ni gratuit ni innocent. Ils révèlent, pour nous, la particularité de cette littérature difficile à cerner en dehors de son contexte culturel. Si elle est à la fois familière, étrange, proche et lointaine, c’est parce qu’elle   fait appelle, dans la majorité des cas,  aux connaissances culturelles du lecteur qu’il soit maghrébin ou autre.

Si pour le lecteur non maghrébin le recours à l’espace culturel de l’œuvre se justifie par son ignorance de cet espace qui se présente à  lui, comme étranger, la même justification pourrait expliquer l’attitude du lecteur maghrébin obligé, quant à lui, de refaire connaissances avec sa propre culture qui se présente, pour lui aussi, comme étrange.  La longue période de l’occupation française dans les pays du Maghreb, notamment pour le cas de l’Algérie, explique le divorce entre la population maghrébine et sa culture et par conséquent cette attitude étrange.

La notion de l’altérité ne peut, dans ce cas, être ignorée ou écartée du moment que l’identité culturelle à laquelle fait référence  la littérature maghrébine de langue française ne peut être saisie et appréciée à sa juste valeur qu’à partir de la reconnaissance de l’altérité de l’autre marquée et véhiculée par la langue française. Toutefois, il conviendrait de signaler, dans ce contexte, l’originalité des écrivains maghrébins de langue française qui, en faisant preuve d’ouverture sur autrui, sont restés fidèles à leur identité culturelle.

L’identité ainsi conçue ne peut s’inscrire que dans le cadre de ce  que A. Khatibi  nomme : «  (…) une véritable pensée de la différence » [17] synonyme  de dialogue, d’ouverture et de reconnaissance et d’acceptation d’autrui. Cet échange incessant allant de nous vers l’autre et de l’autre vers nous justifie, à notre sens, la dimension culturelle de la littérature maghrébine de langue française, et l’approche interculturelle à laquelle elle fait appel.

Ce brassage culturel dont la littérature maghrébine fait preuve, nous fait dire, d’une part, qu’il n’y a pas de culture qui ne subisse effets, plus ou moins forts plus ou moins faibles, de rayonnement de cultures externes. En effet, l’isolement d’une culture n’est jamais total. Une culture subit toujours l’influence, généralement féconde, d’une autre culture. Et, d’autre part,  que la relation littérature / culture  est une réalité qu’aucun esprit doué de raison ne remettra en cause.

En guise de conclusion à cette réflexion, nous considérons que la littérature maghrébine de langue française, en plus de sa relation très étroite avec la culture et l’identité  des pays d’origines, a, en premier lieu, joué un rôle très important  dans  la construction de l’identité  maghrébine ; en second lieu contribué à la préservation de sa culture, enrichi l’imaginaire littéraire, en dernier lieu, fait face aux menaces qui pesaient sur la culture et l’identité maghrébines

Références bibliographiques


[1] Source Internet.

[2] M. ABDALLAH-PRETCEILLE, «Approche interculturelle de l’enseignement des civilisations », in L. PORCHER et alii, La Civilisation, Paris, CLE international, 1986, p. 07.

[3] M. PICARD, La lecture comme jeu, Paris, Editions de Minuit, 1986.

[4] Jean MILLY, Poétique des textes, Editions Nathan, 1992, p. 03.

[5] Ibid., p. 26.

[6] H. WALTER, «Une langue, c’est une façon de voir le monde », Entretien in US MAGAZINE, n° 506, octobre 1999, p. 44.

[7] J. DEJEUX, «Maghreb », in Littérature de langue française hors de France, F.I.P.F, Sèvres-Gembloux, 1976, p. 201.

[8] Ibid.

[9] jean DEJEUX, La littérature algérienne contemporaine, PUF, 1975, p. 75.

[10] Tahar BEN DJELLOUN, «Langue de feu pour la littérature maghrébine », in GEO, n° 138, Paris, août 1990, pp. 89-90.

[11] Zohra RIAHI, «Emploi de l’arabe et du français par les élèves du secondaire »,  R.M. PAYNE, Language in Tunisia, Tunis, Maamouri, 1983, p. 92.

[12] J.L GOESTER, «Reconnaître, Représenter », in Retour à la traduction, n° spécial du Français dans le monde, août/septembre 1987, p. 29.

[13] A. KHATIBI, La Mémoire tatouée, Editions denoël, 1971, p. 205.

[14] Abdelwahab MEDDED, Talismano, Editions C. Bourgeois, 1979, pp. 275-277.

[15] Nabil FARES, Le Champ des Oliviers, seuil, 1972, pp. 222-223.

[16] Cf. «Notes sur l'enseignement de la littérature maghrébine de langue française », in Itinéraires, Volume 2, 1982, p. 189.

[17] A. KHATIBI, Entretien, in Lamalif, n° 85, Rabat, 1977.