pdf La problématique  du  rapport salarial dans l’entreprise

algérienne : une approche institutionnaliste 

 

Samir BELLAL - Université de Ouargla.

 

Depuis quelques années, des réformes structurelles de type libéral s’opèrent  en Algérie. Au centre de celles-ci, le rapport salarial occupe une place prépondérante. Le présent article dresse, brièvement,, un état des lieux.

Par-delà les particularités du contexte historique de l’économie algérienne, le rapport salarial apparaît naturellement au centre de la problématique  de l’efficience économique  de l’économie en général, et de l’entreprise en particulier.

Le rapport salarial est déterminant en  ce sens que c’est lui, à travers la configuration du rapport capital/travail, qui préside  fondamentalement à la formation du salaire  et de la productivité, éléments clés  dans la vie de toute entreprise.

La  présente communication  a pour but de proposer, brièvement, quelques éléments de réflexion sur  l’évolution de la configuration du rapport salarial dans l’entreprise algérienne (publique et privée) durant ces dernières années. 

Notre exposé s’articulera autour de trois points. 

1. Eléments sur la genèse du rapport salarial en Algérie : le fordisme en question

Les années 70  sont marquées en Algérie  par la tentative d’implantation  d’un procès de travail fordiste, tentative favorisée  par une conjoncture externe  caractérisée  par l’essoufflement  du paradigme productif fordien et le déclassement des industries grosses consommatrices d’énergie.

La tentative fut un échec.

*  A la faveur de l’industrialisation accélérée, « une configuration dotative surfordisée » se serait, selon la thèse de C. Palloix, implantée dans le paysage industriel national (C.Palloix, 1980). Ainsi, un salariat  industriel s’est formé  en un laps de temps record (de 100 000 postes en 1966, on est passé à 342 000 postes en 1977, soit une multiplication par 3.4 en 10 ans, alors qu’en même temps, la population active est passée de 2 450 000 à 3 740 000, soit une multiplication par 1.5 seulement).

*   Le procès de travail fordiste est importé. Ceci a conduit  à une bipolarisation dans la structure, par catégories, de travailleurs : On retrouve, d’un côté, les cadres, assumant  les fonctions de contrôle (et non de conception, puisque les équipements sont importés), et de l’autre, les manœuvres  et les ouvriers spécialisés.

 

*   Pourquoi on ne peut pas parler  de procès  fordiste ?  Le qualificatif de fordiste s’applique au procès de travail entendu  comme combinaison technique. Il englobe aussi  de nombreux autres  éléments concourant  au relèvement de la productivité du travail, le versements de salaires élevés, … De ce point de vue, il semble que l’on  ne puisse parler  de procès  de travail fordiste en Algérie, pour plusieurs raisons :

- La faiblesse du revenu salarial industriel en Algérie au cours de la décennie  70. A titre d’illustration, entre 1966 et 1976, le taux d’accroissement des revenus salariaux était de 2% / an  selon une enquête  de l’AARDES[1]).

- Le régime  fordiste pose le problème de la répartition  du surproduit entre la FBCF (Formation Brute de Capital Fixe) et la masse salariale. Or, en Algérie,  l’essentiel du surproduit est d’origine extérieure à l’industrie hors hydrocarbures,  ce qui pose le problème de la nature véritable du rapport salarial  dans l’industrie[2].

- D’un point de vue technique, l’implantation d’un procès de travail de type fordiste n’a pas les effets escomptés en matière de productivité. L’évolution de la productivité  dans le secteur industriel  public (hors hydrocarbures) a été négative sur toute la période 67-82 (A.Bouzidi, 1986).

La  thèse selon  laquelle  l’industrialisation en Algérie  a  consisté à   implanter un procès  de  travail fordiste  est, pour  toutes  les raisons  évoquées,  discutable. Si le type de  technologies  importées  et  l’organisation  de  la production  que  ces  technologies  induisent  favorisent  l’adoption  du  procès de  travail  de  type fordiste, celui-ci  est  demeuré  extérieur à la  société civile et  la  société salariale, qui  n’ont  intégré  ni  les  comportements  sociologiques, ni les contraintes techniques qu’appelle de toute nécessité  un tel procès (A.Amarouche, 2004).

 

La question est alors de savoir pourquoi cette intégration n’a pas eu lieu .  Beaucoup de travaux ont été consacrés  à cette question.  Nous  pouvons citer, en particulier, la thèse de L. Talha qui, s’appuyant sur les travaux de C. Ominami, R. Boyer, M. Lanzarotti et d’autres auteurs de la théorie de la régulation, soutient l’idée que  la transposition, aux pays en voie de développement, du fordisme devient  totalement inopérante car c’est l’extraversion qui prédomine (L.Talha, 1999). L’extraversion de la branche hydrocarbure et son caractère enclavé ont pour effet  de déformer la « hiérarchie des formes structurelles » pour les subordonner à l’international, modifiant du même coup la nature du rapport salarial  au point  que le régime d’accumulation s’émancipe du fordisme.

 

La perversion des rapports de travail a pour résultat une inefficacité avérée  du système productif. Quelles en sont les causes ?  Il nous semble qu’il  faille à ce stade aborder la question  en mettant en avant une multitude de facteurs relevant aussi bien de l’économique, du social, du politique, …bref, de l’institutionnel.

 

 

2. Les déterminants politiques du rapport salarial

 

« Rien n’est plus éloigné des rapports de travail de type fordiste que l’idéologie populiste », écrit, à juste titre, A. Amarouche dans sa thèse consacrée à l’analyse de l’expérience de libéralisation en Algérie (A.Amarouche, 2004).

 

Il n’est pas dans notre propos de revenir  sur l’histoire de la trajectoire politico-idéologique du pays. Le fait est que, sur un plan économique, celle-ci est  marquée par une constante : le populisme.  Ce dernier véhicule une conception de l’économie dans laquelle la notion de conflit n’existe pas.

 

Or, le rapport salarial est une institution qui naît du conflit. La configuration qu’il prend, dans un pays et en une époque donnés, exprime le règlement du conflit, en même temps qu’il en normalise les termes.

 

En Algérie, l’idéologie  populiste   a produit  ce  que  L. Addi  a  appelé  « le compromis  tacite  global  régulateur »,  compromis  consistant  en  un  échange: discipline  relâchée  à  l’intérieur  de  l’usine, contrôle  politique  à  l’extérieur (L.Addi, 1991).

 

Ainsi, le relâchement de la discipline à l’intérieur  de l’usine est compensé par un autoritarisme politique  dans la société. Le conflit inhérent au fordisme -entre le capital et le travail-  est éludé tant  que la rente pétrolière permettait de faire face  aux  déséquilibres et déficits des entreprises publiques.

 

L’idéologie populiste, dont la principale caractéristique est son refus de voir la société à travers les intérêts économiques qui la divisent,  finit  par conforter son emprise  sur la société industrielle, emprise menée à son apogée  avec l’adoption du Statut Général du Travailleur (SGT). Ce dernier, qui a pour ambition de codifier les relations de travail et de définir les principes devant régir les rémunérations des travailleurs, quelles que soient leurs fonctions, ne laisse aucune marge de manœuvre aux négociations salariales entre employeurs et employés…

 

 

3. Le rapport salarial dans la réforme économique

 

Dans le long cheminement des réformes, « l’autonomie des entreprises » apparaît comme la première véritable tentative de réformer le secteur des entreprises publiques. Ses résultats, médiocres  et  surtout inéluctables,  ont ouvert la voie, après moult tâtonnements, à la privatisation.  La réforme des rapports de travail est au centre de ce cheminement.

 

 

Autonomie et rapports de travail

 

Théoriquement, la réforme de 1988 place les entreprises publiques autonomes dans l’obligation de créer un surplus à même de permettre le financement de leur  activité  (exploitation et investissement).   Par-delà  les  débats    portant  sur le contenu et les conditions ayant marqué la mise en œuvre de la réforme, force est de constater que son bilan est loin de correspondre aux objectifs qui lui étaient au départ assignés.

 

D’aucuns soutiennent  que les changements introduits dans le mode d’organisation et de gestion du secteur public  n’étaient pas de nature  à permettre  au système productif[3]  de produire un surplus accumulable.  La raison en est simple: la réforme ne s’est attaquée au cœur du problème - à savoir l’instauration d’un type nouveau de rapport de travail -  que de façon formelle (A.Amarouche, 2004).  Les changements dans l’arrangement organisationnel  au sein de l’entreprise  ne  correspond  pas, en réalité, à l’émergence  d’un nouveau arrangement institutionnel, notamment en matière de propriété[4].

 

En effet, selon un schéma classique, il convient de rappeler  que la valorisation des actifs des entreprises (puisque c’est de cela essentiellement qu’il s’agit au niveau du secteur public) s’opère dans un arrangement organisationnel  ( procès de production, organisation du travail, relations internes et externes, dispositifs contractuels, autorité et hiérarchie…) dont l’efficience, mesurée généralement en termes comptables  (Excédent Brute d’Exploitation, chiffre d’affaire, cash flows, …),  est commandée par l’arrangement institutionnel (droit de propriété, structure juridique, règles de fonctionnement…).  L’articulation entre « arrangement organisationnel » et « arrangement institutionnel » s’inscrit  dans une dynamique conflictuelle et instable que l’environnement institutionnel encadre, stimule et régule[5].

 

De ce point de vue, l’échec de « l’autonomie des entreprises » s’expliquerait par l’absence d’articulation entre les deux types d’arrangements.  Pour qu’une telle réforme ait pu aboutir, il eut fallu  conférer une légitimité à la commande de l’arrangement institutionnel  sur l’arrangement organisationnel, légitimité qui s’exerce notamment par les droits de propriété.

 

Ceci nous amène à aborder la question de la privatisation.

 

 

Privatisation et rapport salarial

 

Dans la nombreuse littérature qui lui est consacrée, la privatisation est généralement abordée  dans son aspect technique ou juridique. Nous ne reviendrons pas sur cet aspect.

 

La privatisation, opération qui consiste à céder au secteur privé les actifs appartenant jusqu'alors au secteur public, peut être appréhendée en termes  d’articulation entre les deux niveaux évoqués précédemment: l’arrangement institutionnel (A.I) et  l’arrangement organisationnel (A.O).  Cette articulation, qui se décline sur le système productif en général et sur l’entreprise, définit un type de valorisation des actifs en fonction de l’efficience commandée par le premier au second. Il convient de noter que l’efficience recherchée ici  ne se résume pas nécessairement  à l’optimum  néoclassique (l’optimum de Pareto).

 

Au regard du contenu des réformes ayant porté sur le mode d’organisation et de gestion des entreprises publiques et au vu des changements qui se sont produits dans l’environnement institutionnel,  la privatisation apparaît comme une façon (la seule, serait-on tenté de dire) d’adapter l’arrangement institutionnel (droits de propriété notamment) de manière à ce qu’il soit à même de commander, effectivement, une nouvelle efficience économique à l’arrangement organisationnel.

 

Certains faits observés sont très significatifs à cet égard.

 

En effet,  « l’autonomie » du secteur public n’a pas empêché que dans les faits, les pratiques de laisser-aller, de gaspillage et de non gestion  pullulent dans ce secteur. Dans la majorité des cas, l’autonomie de gestion a donné lieu à une autonomisation des salaires des cadres dirigeants  par rapport à la productivité.

 

A contrario, la cession de certaines entreprises publiques  donnera lieu à des situations où les collectifs de salariés font montre de mobilisation sans précédent et d’attachement certain à leurs entreprises, désormais privatisées[6].

 

Soulignons enfin, en guise de conclusion, que la question du rapport salarial, centrale dans les économies de marché, doit être  inscrite dans la  problématique plus générale du rôle de l’ensemble des institutions économiques (du moins les principales d’entre elles),  structurées en une hiérarchie spécifique à un pays et une époque données, dans l’émergence et la pérennité d’un régime d’accumulation. La Théorie de la régulation, qui distingue cinq grandes institutions[7], présente, à cet égard, un intérêt particulier. En insistant sur le principe de la hiérarchie[8] et de la complémentarité[9] nécessaires entre les institutions, elle permet d’éviter les transpositions mécaniques et d’appréhender ainsi les spécificités des économies  en voie de développement sans difficulté majeure.

 

Références & Bibliographie :



[1] Agence Algérienne de Recherche Démographiques, Economiques et Sociales.

[2] C. Palloix note à ce propos que dans les secteurs vitaux  de l’économie algérienne, c'est-à-dire les secteurs liés à la valorisation interne des hydrocarbures, « la configuration du travailleur collectif est conforme à celle des pays capitalistes dits industrialisés »,  autrement dit, cette configuration est de type fordiste.

[3] Si tant est qu’on puisse  parler de système productif.

[4] Il convient cependant de noter que du point de vue juridique, la nouvelle législation du travail (notamment la loi n° 90-11 du 12 avril 1990, modifiée par la loi n° 91-29 du 21 décembre 1991, relative aux relations de travail) constitue, à travers l’institution du principe de contrat, une rupture complète avec les dispositifs antérieurs  (SGT, GSE)

[5] Par environnement institutionnel, il faut entendre l’ensemble du dispositif légal, politique, judiciaire et culturel qui encadre, impulse, stimule et autorise les actions globales ou individuelles (C.Palloix, 2002). La configuration du système salarial  dans la mise en œuvre des arrangements (institutionnel et organisationnel)  fait partie  intégrante de cet environnement.

[6] Nous pensons notamment au cas du complexe sidérurgique d’El-Hadjar qui, donné pour mort après des années de difficultés, a réussi, suite à l’entrée d’un partenaire indien, a redresser durablement sa situation.

[7] Il s’agit du rapport salarial,  la monnaie, le régime de concurrence, le mode d’insertion internationale de l’économie nationale, et l’Etat (à travers le budget).

[8] On dit qu’il y a hiérarchie lorsque la transformation d’un arrangement institutionnel particulier peut piloter la transformation des autres arrangements … en imposant ainsi des transformations à l’ensemble des institutions.

[9] Par principe de complémentarité, il faut entendre le fait que chaque arrangement institutionnel dans un domaine  est renforcé dans son existence ou son fonctionnement par d’autres arrangements institutionnels.

 

-         Addi   Lahouari  (1991),  L’impasse du populisme , ENAL , Alger.

-         Amarouche Ahcène (2004),  Libéralisation économique et problèmes de la transition en Algérie – Essai sur les limites d’un système d’économie à base de rente, Thèse de Doctorat soutenue à l’Université Lyon 2.

-         Bouzidi Abdelmajid (1986),  « L’industrie publique en Algérie, quelques observations »,  in Emploi et productivité en Algérie, Revue du ceneap,  n°7.

-         Palloix Christian, Kichou Lyazid (2002), « L’Algérie et l’optique  de Barcelone : Changement Institutionnel et Inerties Conflictuelles », Colloque Economie Méditerranée Monde Arabe, Sousse, 20-21 Septembre 2002. 

-         Palloix Christian (1980), « Essai sur la formation de la classe ouvrière algérienne, 1963- 1978 », Revue du Tiers-Monde, n°83.

-         Talha Larbi  (1999), « La hiérarchie des formes structurelles et la dynamique du changement : pour une approche  régulationniste du développement »  in  La mondialisation, l’ajustement structurel et le développement  à la lumière de la pensée de Fayçal Yachir. Colloque   organisé par le Cread, Sétif.