pdfSavoir faire local dans l’Agriculture oasienne

déperdition ou reconduction

BOUAMMAR Boualem -  Université de Ouargla

IDDER Med Azzedine -  Université de Ouargla

Résumé : Deux systèmes agricoles, selon la dimension temporelle (ancien et nouveau système) se côtoient  et sont en étroite relation. Le savoir faire local, principalement en termes de pratiques culturales du palmier dattier et dont les anciennes palmeraies constituent le principal réservoir, est certes menacé, mais continue d’être le pourvoyeur  de « techniques » et d’innovation paysanne pour les nouvelles palmeraies des périmètres agricoles de mise en valeur.

 

Les pratiques culturales utilisées dans les nouvelles plantations de palmier ne constituent pratiquement qu’une simple reconduction des pratiques de l’ancien système agricole même si l’on qualifie (à tort d’ailleurs) celui-ci de moderne.

 

Certains métiers sont réellement menacés de disparition (grimpeurs et artisans) en raison des mutations socio-économiques connues par les anciennes oasis et en raison de nouvelles fonctions (purement économiques) auxquelles elles semblent être dorénavant destinées. La logique productiviste semble en effet prendre le dessus sur les rôles écologique et social qui était assignés à ces oasis.

 

Mots clés : savoir faire local,  phoeniciculture, système agricole, techniques de production , pratiques agricoles.

 

I. Introduction :

Il est de coutume, quand on s’intéresse à l’agriculture oasienne, de parler de secteur moderne et de secteur traditionnel avec tous les préjugés que cela suppose.

 

Pour notre part et en matière d’approche, nous éviterons de nous enfermer dans le cliché dualiste, moderne –traditionnel où l’on assimile le système agricole ancien à un système archaïque, dépassé, « sclérosé »,  et le nouveau système à un système moderne évolué, performant et en pleine mutation.

 

Cette approche, suppose que ces deux systèmes sont soumis à la même logique et évoluent donc dans le même environnement. Elle suppose aussi une supériorité en terme de performance économique et que par conséquent l’ancien système est condamné à évoluer vers les nouvelles règles de l’environnement économique et social.

 

Sous cet angle, pour survivre aux lois du marché, une palmeraie (ou exploitation agricole oasienne) est condamnée à subir une mécanisation, une fertilisation minérale, une meilleure productivité, en bref, une plus grande intégration au marché par une plus grande utilisation d’intrants et un plus grand écoulement de la production sur le marché.

 

Un cinglant démenti nous est apporté aujourd’hui par les limites de l’agriculture productiviste et des organismes génétiquement modifiés, et l’émergence de l’agriculture biologique.

La nouvelle exploitation agricole oasienne évolue dans un environnement capitaliste où le marché est un élément déterminant et où elle constitue un capital de production et donc une source de revenu.

Quand à l’exploitation ancienne, elle répond à plusieurs fonctions dans la mesure  où elle constitue une source d’approvisionnement en produits agricoles, une source « d’adoucissement » du climat et un lieu de détente où de villégiature pour les Ksouriens. Elle répond donc à une fonction écologique importante et permet l’implantation de centres de vie et constitue un lieu de repos dans un climat très austère.

 

C’est dans ce cadre que nous avons posé deux question qui s’imposent à notre sens : Les pratiques culturales des anciennes palmeraies sont-elles reproduites dans les nouvelles palmeraies ? Y a-t-il déperdition du savoir faire local ?

 

Sur cet aspect nous nous sommes reposés sur deux hypothèses qui constituent des réponses affirmatives à ces deux questions, ce qui est généralement admis mais non prouvé à l’heure actuelle.

Tout d’abord, nous tenons à rappeler les contours des notions  de techniques culturales et de pratiques culturales. Une pratique est une façon dont un opérateur met en œuvre une opération technique alors que les techniques culturales peuvent être décrites indépendamment de l’agriculteur ou de l’éleveur qui les met en œuvre, il n’en est pas de même pour les pratiques culturales.

 

II. Matériel et méthodes :

Le travail de recherche s’est déroulé dans la cuvette de Ouargla où nous avons procédé à un zonage pour dégager les zones homogènes sur le plan de la date de création des palmeraies (ancienne et nouvelle palmeraie). Ainsi, nous avons effectué 122 enquêtes dans les palmeraies d’EL kseur, Ngoussa et Rouissat qui sont relativement anciennes et dans les palmeraies de Hassi Ben Abdellah et Mkhadma qui sont des palmeraies de création récente.

 

Au vu du nombre important des exploitations agricoles anciennes par rapport aux nouvelles exploitations (un total de 10 033 exploitations dont 8 649 anciennes, soit 86%) nous avons pris 112 anciennes et 10 exploitations nouvelles.

Sur le plan méthodologique nous nous sommes basés sur un questionnaire qui retrace les pratiques et techniques pratiquées par les agriculteurs et des observations sur terrain qui nous renseignent sur l’état des exploitations.

Notre démarche consiste donc à faire un état des lieux sur le plan de la conduite du palmier dattier et de faire ressortir les principales contraintes dans les anciennes et les nouvelles palmeraies et ensuite de faire une analyse comparative.

 

III. Résultats et discussions:

 

Nous nous limiterons à mettre en évidence les résultats les plus significatifs qui s’inscrivent dans notre problématique de départ.

Ainsi, sur le plan de la structure des exploitations phoenicicoles, nous avons relevé les principales distinctions qui relèvent de la nature de l’exploitation et de sa finalité (voir tableau 1 en annexes).

Le principal trait qui caractérise les anciennes palmeraies reste indéniablement le morcellement (du principalement à l’héritage et à l’attachement que porte les agriculteurs à leurs exploitations).

 

Les nouvelles exploitations sont le fruit d’une appropriation illicite ou par le biais d’une attribution des pouvoirs publics dans le cadre de mise en valeur des périmètres de mise en valeur (généralement divisés en lots identiques).

 

 Il faudrait souligner que le sens donné par organisation d’une palmeraie diffère selon le contexte où l’on se situe. Si pour l’exploitation nouvelle, l’organisation de la plantation répond à un souci de facilité d’introduction de la mécanisation,   d’augmentation des rendements et d’amélioration de la qualité des dattes, il n’en est pas de même pour l’ancienne exploitation où la densité et l’organisation répond aussi à un critère écologique (microclimat plus clément et la palmeraie est aussi assimilée à un jardin où une forêt) et économique dans le sens où cela permet de mieux diversifier les cultures sous-jacentes (voir tableau 2 en annexes).

 

Le principal enseignement à en tirer est que les principales différences ne relèvent pas d’une introduction de techniques nouvelles crées en dehors des exploitations (ou exogènes) mais relèvent surtout de la finalité de l’exploitation qui a ses propres exigences.

 

Le deuxième enseignement est que l’on est encore loin d’un changement radical en matière de pratiques culturales même si l’on note des différences qui relèvent beaucoup plus de la structure de l’exploitation.

 

 

Par ailleurs certaines pratiques autrefois plus généralisées, sont peu pratiquées en raison de manque de main d’œuvre qualifiée (ensachage par le lif, pollinisation non généralisée, lutte contre les déprédateurs par des moyens locaux tels que la cendre, le sel…). Ce phénomène est le résultat du vieillissement de la main d’œuvre et d’un exode agricole principalement dans les anciennes palmeraies.

 

Conclusion :

L’ancien système de production phoenicicole demeure un réservoir de savoir faire et la source la plus importante d’innovations paysannes dans la région de Ouargla.  Les pratiques culturales utilisées dans les nouvelles plantations de palmier ne constituent pratiquement qu’une simple reconduction des pratiques de l’ancien système même si l’on qualifie (à tort d’ailleurs) celui-ci de moderne,.

 

La déperdition, somme toute relative, du savoir-faire local est le résultat de mutations économiques (exode agricole, cherté de la main d’œuvre et des intrants) et socioculturelles. En effet, le vieillissement de  la main d’œuvre conjugué à une dévalorisation de la palmeraie en tant qu’unité de production agricole ont engendré une rareté de plus en plus marquée de certains métiers traditionnels de production de la datte tel que le grimpeur et le dépérissement de certains métiers de transformation des produits et sous-produits du palmier dattier.

 

Certains métiers sont donc réellement menacés de disparition  en raison des mutations socio-économiques connues par les anciennes oasis et en raison de nouvelles fonctions (purement économiques) auxquelles elles semblent être dorénavant destinées. La logique productiviste semble en effet prendre le dessus sur les rôles écologique et social qui était assignés à ces oasis.



Références bibliographiques

CAPILLON A. MANICHON H.   1991          Guide d’étude de l’exploitation agricole à l’usage des agronomes. INA, Paris Grignon

COTE M.        1992          Espoir et menace sur le Sahara ; les formes récentes de mise en valeur agricole. Univesité Euro-arabe itinérante. 8 ème session . Ghardaia du 11 au 20 avril 1992.

DORE T. - SEBILLOTE M.  1987   Manuel didactique pour la construction      de typologie fondées sur l’analyse du fonctionnement et de l’histoire des exploitations agricoles. Rapport d’étude, INA Paris Grignon, Chaire d’Agronomie, Décembre 1987.

DUBOST D.   1992   Aridité, agriculture et développement ; le cas des oasis algériennes. Revue Sécheresse, N°2, volume 3, juin 1992.pp 85-96.

DUFUMIER M.  cité par ICRA. Recherche agricole orientée vers le développement. Waginingin, 1994, p 53.

Groupe de travail et de coopération Française. Les interventions en milieu rural : Principes et  approches méthodologiques. Ministère de la coopération du développement, Paris, avril 1989, 198p.

Annexes

Tableau  1 : Structure des anciennes et nouvelles exploitations phoenicicoles

Structure

Palmeraie ancienne

Palmeraie nouvelle

Superficie

réduite (morcellement et parcellisation)

Plus importante

Densité

Elevée (500 à 600 pieds /ha)

Densité acceptable  (100 à 150 pieds /ha)

Variétés

Diversité variétale importante

Monovariété  ( Deglet nour) ou Deglet nour + ghars

organisation

Irrigués organisées ou non organisés et parfois non irrigués (bour ou palmeraies du chott

Irriguée et  organisés

Cultures sous -jacentes

variées

Moins variées

Situation

Près des agglomérations

Loin de toute agglomération

Destination de la production

Une partie non négligeable est autoconsommée

 L’essentiel de la production est destinée au marché

 

Tableau 2 Présentation des différentes pratiques et techniques culturales

Pratiques

Palmeraie ancienne

Palmeraie nouvelle

La multiplication

Se fait par deux méthodes (par rejet et par graine)

Se fait seulement par rejet

Le choix des variétés

Essentiellement en fonction de leur appréciation et leur conservation

Le critère de choix est un critère marchand

Le choix des rejets       et leurs origine

Le premier critère est la largeur du cornaf mesuré avec le pouce

Le critère essentiel est le poids du rejet

La plantation

Préparer le trou de plantation, mettre du fumier et irriguer pendant 1 mois

Même procédé, en ajoutant parfois des engrais minéraux

Irrigation

Se fait par planches, cuvette et par billon

Irrigation par planche

La protection

Les produits utilisés sont le gypse, les cendres, les sels

Essentiellement le souffre et la chaux

La conservation

Se fait dans les maisons pour une longue durée dans des sacs et dans des casiers

Se fait dans les palmeraies pour un temps court juste le temps de la vente

L’entretien

L’entretien, le désherbage, les travaux du sol se font à la main avec des outils très simples

La toilette se fait à la main mais le désherbage se fait souvent avec des herbicides