L'ÉCHIQUIER interculturaliste :pdf

 l'autre hallucination collective 

Pr. Foudil DAHOU     

 Dr Salah KHENNOUR 

 « Au fond, je ne me repens point. Je commettrais de nouveau ma faute si elle était à commettre. » (Stendhal) [1]

 La posture interculturelle exige, dans le contexte de la mondialisation-globalisation, la co-construction de savoirs attitudinaux conformes à des univers de croyance. Elle requiert par ailleurs un déploiement intellectuel qui privilégie la construction du citoyen du monde avec l’idée que l’interculturel touche à « […] la transmission culturelle et à la distribution sociale des capacités langagières dans diverses sociétés […] ».[2]Il s’agit dès lors d’interpréter convenablement les scènes dramaturgiques de l’ethos interculturel qui inondent nos consciences engourdies de tiers-mondistes en mal de développement durable -Tiers-mondistes depuis longtemps en quête du mythe de la culture originelle dans laquelle l’interculturel s’harmoniserait absolument avec l’altérité. L’altérité est un signe ; « aux signes qu’il perçoit mais ne sait pas déchiffrer, l’homme, en tous temps et en tous lieux, a voulu donner des interprétations. »[3] 

Notre intention est de remettre en question un certain nombre de schémas conceptuels liés à un commun désir d'interculturel, dans notre obligation de reconsidérer, au plan axiologique, le discours interculturaliste qui livre les individus et les communautés aux forces aliénantes d'une mondialisation non équitable.

  L'interculturel ne relève pas a contrario d'une conception contemporaine humanitariste mais bien d'une dette coloniale des consciences en mal de repentir. Nous ne réagissons jamais de la même manière aux écartèlements imposés par les événements et aux décisions incertaines et contradictoires du devoir de mémoire : les modes de gestion de la question identitaire expriment davantage de réserve de la part des politiques que de véritables positions assumées. Le problème identitaire trouve ainsi son écho dans les convulsions sociales qui subordonnent les sociétés, dites en voie de développement, à un régime démocratique tabouisé par des Etats hyperindustrialisés. Ces mêmes Etats allègent leurs consciences respectives en menant des « […] entreprises d’assistance identitaire […] »[4] sous forme de « parrainage international d’une culture nationale. »[5] Cependant, les individus oublient trop souvent qu’une coopération internationale performante repose sur la parfaite connaissance des bases essentielles des cultures en présence dont le plan économique n’est pas le moindre. Dans le monde contemporain, deux ordres de faits tels que le niveau de vie et le genre de vie conditionnent sensiblement les modalités de réception de la culture : « […] l’équipement intellectuel, les bibliothèques, les centres de recherches […] » [6]ne représentent que quelques-uns des aspects fondamentaux qui compromettent l’évolution équilibrée d’une société. C’est pourquoi, il est indispensable que l’information culturelle fonctionne correctement ; en théorie comme en pratique. La liberté des individus, et partant des communautés, en dépend grandement. Aujourd’hui, «l’individu, tantôt par un mouvement spontané, tantôt sous la contrainte, abandonne son isolement et son indépendance pour rejoindre des groupes qui parfois lui imposent la forme et le contenu de sa pensée, souvent lui dictent son comportement. »[7]

 Pourtant, « il n’est pas toujours nécessaire de combattre et d’abattre par la force des adversaires déclarés : on peut les persuader d’abord. C’est pourquoi le pouvoir répressif est doublé par le pouvoir préventif. C’est pourquoi un Etat bien fait s’adjoint des organes du pouvoir spirituel. » [8] L’interculturel serait alors le mode de résolution du conflit d’identité où s’investirait sans heurts deux personnalités condamnées à co-exister, dans un village planétaire où la seule issue raisonnable serait la reconnaissance de ce qui n’est d’abord pas soi. Pourtant, une telle stratégie est compromise par des représentations à la fois personnelles et communes qui façonnent également notre mode de réfléchir et de penser. En effet, notre perception psychologique de l'interculturel est entièrement conditionnée par des valeurs fondatrices profondément différentes : nos méthodologies sont ancrées dans le paradigme religieux qui, loin de renoncer au scientifique, constitue la référentialité première de nos faits et gestes, de nos pensées et convictions, sans que vienne les assombrir le nuage de l’objectivité sous le prétexte fallacieux de l’incontournable scientificité ou du positionnement scientifique.

  Nous nous prémunissons de la sorte contre des concepts qui instrumentalisent la problématique de l'interculturalité en procédant par dénégation sous le masque obséquieux de la médiation culturelle. Les vertus thérapeutiques de l’interculturel ne travaillent pas par une conséquence inévitable des connivences générationnelles à la désaliénation politique et sociale. Ces mêmes vertus ne sont assurément pas garantes d’une mobilité interculturelle originale grâce à la maîtrise des savoirs linguistiques de référence ; elles demandent un changement radical des philosophies éducationnelles fondé sur une lucidité des esprits en rencontre ou en confrontation. Car « on ne peut défendre l’enseignement de notre langue à des étrangers sans défendre l’enseignement des autres langues et cultures étrangères. La DLC [didactique des langues-cultures] se propose de préparer les générations futures à vivre ensemble et à développer des valeurs humanistes universelles issues d’un brassage linguistique et culturel qui se poursuivra sous des formes que nous devons contribuer à créer. » [9] Néanmoins, il convient de tenir compte du caractère potentiellement conflictuel de la communication interculturelle à cause d’éventuelles déviances dans les relations humaines[10], déviances dues à la manipulation de concepts. « […] La conséquence en est l’affirmation d’une « irréductible diversité culturelle », en principe source d’enrichissement de l’humanité, mais vécue par les conservateurs comme un envahissement pouvant conduire à la dégradation d’une culture jugée universelle, et pôle de référence de toutes les autres cultures. »[11]

  Ainsi, tous les concepts déterminant, à des degrés différents, des styles de relations particuliers avec leurs défenseurs dont ils manifestent les structures de penser, l’option interculturelle consistera de fait en une réorganisation du mode de communication dans le sens de la reconnaissance de la parole des peuples ; dans la mesure où « il n’y a pas d’acte de langage qui ne passe par la construction d’une image de soi. Qu’on le veuille ou non, qu’on le calcule ou qu’on le nie, dès l’instant que nous parlons, apparaît (transparaît) une part de ce que nous sommes à travers ce que nous disons. Ici il n’est pas tant question de notre positionnement idéologique, du contenu de notre pensée, de notre opinion que de ce qui ressort du rapport que nous entretenons vis-à-vis de nous-même et que nous offrons à la perception des autres. »[12]

 Notre intérêt est précisément centré sur la conception d’une lecture ouverte propre à mettre en lumière la cohérence interne de l’interculturel qui obéit irrémédiablement à un impératif éthique ; « Hale vise juste en considérant que dénoncer les mensonges officiels est à la fois un dire et un faire. »[13]

 Le discours de l’officialité a toujours eu tendance à développer un argumentaire dont la finalité essentielle est de protéger le système fédérateur ; en cela, il respecte le principe premier selon lequel « […] toute initiation (et surtout la plus élémentaire) implique nécessairement le choix d’un point de vue organisateur. »[14] celui du concept d’interculturalité est d’être un héritage de l’histoire derrière lequel se cache une philosophie des relations internationales ; une philosophie qui est principalement celle du langage. Cependant, « il est naïf de croire que le regard qu’on jette sur le langage puisse être innocent, coupé de tout passé : en réalité, ce regard est toujours situé. »[15]

  A ce titre, l’interculturalité constitue une autre hallucination collective fortement marquée d’idéologie ; il est vrai que « les beaux ouvrages ne vieilliraient jamais s’ils n’étaient empreints que d’un sentiment vrai. »[16] Pourtant, sommes-nous en mesure de spéculer sur le mythe d’une culture originelle dans laquelle l’interculturel s’harmoniserait absolument avec l’altérité ? Si donc la culture représente un espace spécifique dans la totalité des interactions humaines, il est nécessaire de lui reconnaître des valeurs fédératrices ; aspect indéniable, dans la constitution même des particularités culturelles que l’interculturalisme cherche à universaliser au nom de la mondialisation-globalisation.

 Cette mondialisation-globalisation impose de définir explicitement le concept d’interculturalité comme point de vue à partir duquel vont être structurées les particularités culturelles à la recherche d’une jonction inespérée où se focalisent les puissances des peuples. Une telle jonction est toutefois productrice de conflits latents puisque « le carrefour, lieu de rencontre mais aussi d’affrontement, lieu de passage où se superposent les éléments, est généralement connoté de manière négative et tenu pour un espace dangereux. »[17] cependant, si l’intercultualité a la prétention d’être « l’harmonie rêvée des altérités »,[18]il pèse sur elle la sourde menace, inéluctable, de l’insécurité interprétative si bien qu’imprègne les esprits cette idée à peine consciente : « Partenaires, d’accord, mais adversaires, toujours ! »[19]

 Cette adversité de tous les instants, afin d’être sereinement assumée, exige à la fois distanciation et dédoublement de l’individualité et de la personnalité des agents de la communication interculturelle, pris dans l’engrenage de la liberté d’expression  infligée par la modernité occidentale, alors même qu’en réaction de contestation tacite « […] se crée un grand marché des systèmes de référence où chacun choisit à sa convenance et compose sa mosaïque pour trouver, en des temps particulièrement touchés par l’incertitude, des réponses aux grandes questions de l’existence. »[20]

  Dès lors qu’est affirmé le caractère modéré de l’interculturel, il s’avère impossible d’en dessiner les contours sans asseoir, dans une perspective nationaliste, les identités des diverses communautés en tenant compte de leurs particularismes culturels -particularismes potentiellement dangereux car mettant sérieusement en péril les enjeux majeurs des superpuissances qui, pour des raisons de géopolitique, se versent dans l’assistance internationale. Une telle contribution est à leurs yeux des plus justifiables : « C’est une lourde entreprise que de construire une langue et une culture nationales. Une des conséquences du cosmopolitisme intellectuel est l’aide aux nations émergentes, dont les milieux intellectuels ne sont pas encore assez fournis pour engager sans soutien la construction de leurs antiquités et de leur langue. » [21]

  De manière évidente, « […] il faut savoir éduquer à la bonne rivalité »[22] sans laquelle serait brisé l’enthousiasme interculturaliste initial ; le désir de valider, voir de monnayer la thèse interculturaliste, exige un type de discours nouveau : transformer l’interculturel en compétence. L’interculturel passe ainsi d’une dimension purement intellectuelle à une dimension didactique qui, dans la sphère éducationnelle, préconise « la formation du futur citoyen en regard de l’identité collective non plus comme héritage mais comme projet.»[23]La logique de la citoyenneté travaille de la sorte à la socialisation des individus en posant la question essentielle des références culturelles communes, sans pour autant évacuer celle de l’identité ou plus justement des identités horizontales, « […] qui façonnent les idéaux partagés en commun »,[24] bien plus dynamiques, dans le domaine de l’agir, que les identités verticales, « […] qui [elles] nous rattachent à nos racines communautaires.»[25]

  Cette distinction des identités, opérée à partir de la conceptualisation de la critique envisagée comme compétence, inscrit nonobstant la logique éducationnelle dans une double stratégie de l’évitement et de l’exclusion. Eviter, « […] d’une part, l’impérative justification des contenus curriculaires qui supposent des choix esthétiques ou axiologiques » [26]; d’autre part, mettre à l’écart « […] [les] sources traditionnelles du sens. »[27]

 Il n’est pas certain que les communautés du Tiers-monde puissent s’accommoder tout de go de la pédagogie par compétences même si l’ultime prétention de celle-ci se limite à « […] [permettre] une neutralisation axiologique et politique des contenus d’enseignement. »[28] La difficulté majeure consiste en effet à définir exactement le terme de neutralisation qui n’est pas sans évoquer une absence totale de posture en matière de représentations sociales liées au type de société et de culture d’appartenance : société de tradition orale / société de tradition écrite ; monoculture / polyculture. En fait, « […] dans la perspective d’une pédagogie interculturelle »[29], se fait sentir le besoin d’une culturalisation [30]de l’enseignement - apprentissage des langues qui obéit au particularisme des schémas culturels.

  Ces schémas culturels participeraient d’une alchimie de l’interculturel à laquelle rêvent les partisans d’une mondialisation / globalisation égalitaire récusant l’hégémonie linguistique et culturelle qui se glisse, de manière insidieuse, dans certains esprits tiers-mondistes par les assauts répétés de l’arme culturelle absolue : la publicité, qui engendre frustration et mésestime de soi. C’est pourquoi, il faut s’interroger longuement sur l’impact d’un inconscient de la culture qui se manifesterait dans nos pratiques langagières et qui se donnerait à lire comme signes pluriels des instances individuelle et communautaire à travers la force de l’énonciation. La solution réside peut être dans « […] le paradigme fédérateur des sciences de la culture. »[31]

  Il est certain que, sous bien des aspects, l’architecture de l’interculurel est un frêle édifice ; cette fragilité des constructions humaines intellectuelles peut nous introduire à l’idée de la nécessité d’un dialogue plus élaboré qui rééquilibre l’être et le devenir des peuples en présence. La multidimensionalité des faits culturels nous incite, par ailleurs, à conscientiser nos discours trop étriqués en raison de nos suffisances nationalistes et de nos sciences humaines et sociales malheureusement encore colonisées.

  Aussi, aujourd’hui, nous importe-t-il de veiller à ce que l’interculturalité ne puisse pas devenir, par l’imposition des puissances hyperindustrialisées, la peau de chagrin des pays en voie de développement. « Plus on est d’accord, moins on a de choses à dire. »[32] Fait étrange, les hallucinations collectives ont ceci de remarquable : elles ont leur légitimité contenue dans les langues qui les traduisent, serait-ce imparfaitement ; les signes emprisonnent les consciences humaines au-delà même de la raison génératrice d’idéologies, de pensées et de réflexions. Il reste encore à écrire le grand roman de l’interculturel.

 nces bibliographiques

 [1]Stendhal, in Nouveau Petit Robert -version électronique 2.1 [rubrique citations : se repentir], Dictionnaires Le Robert / VUEF, Paris, 2001.

[2]Cf. Hymes Dell H., Vers la compétence de communication, Coll. LAL, Crédif / Hatier, Paris, 1984, 4e de couverture.

[3]pont-humbert Catherine, Dictionnaire des symboles, des rites et des croyances, Coll. Pluriel Hachette Littératures, Ed. Jean-Claude Lattès, 1995, 4e de couverture.

[4]Thiesse Anne-Marie, La création des identités nationales : Europe XVIII - XXe siècle, Coll. Points, Série : histoire, Editions du Seuil, France, 1999, p. 83.

[5]Ibid.

[6]Fourastié Jean, Machinisme et bien-être, Les Editions de Minuit, 1951, pp. 08-12, in Salles Pierre, L’explication d’un texte économique (analyse, résumé et commentaire d’un texte technique, applications et sujets d’examens), Coll. Université et Technique, Dunod / Bordas, Paris, 1975, p. 82.

[7]Boudot François, Le Monde, 12 avril 1962, in Salles Pierre, L’explication d’un texte économique (analyse, résumé et commentaire d’un texte technique, applications et sujets d’examens), Coll. Université et Technique, Dunod / Bordas, Paris, 1975, p. 149.

[8]Nizan Paul, Les Chiens de garde, La Découverte, in Arambourou Ch., Texier F., Vanoye, Guide du résumé de texte, Coll. Faire le point / Méthode, Hachette, 1985, p. 150.

[9]Forestal Chantal, Livre blanc de la langue-culture françaiseet de son enseignement en France et à l’Étranger collectif FLE-FLS : http://fle-fls.forumpro.fr/

[10]Cf. Lehnisch Jean-Pierre, La communication en entreprise, Que sais-je ? N° 2229, 5e puf, Paris, 2003 (1985).

[11]Jovelin Emmanuel (Ed.), Le travail social face à l’interculturalité. Comprendre la différence dans les pratiques d’accompagnement, Coll. Le travail social, Ed. L’Harmattan, 2002, in Jovelin Emmanuel, « Le travail social face à l’extrémisme de professionnels du social : le racisme au cœur de la pensée du travail social », Pensée plurielle, Vol. 1, n° 05, 2003.

[12]Charaudeau Patrick, Le discours politique : les masques du pouvoir, Ed. Vuibert, Paris, 2005, p. 66.

[13]Hale Charles (1997) in Das Veena, « traumatisme et témoignage : implications pour la communauté politique », Naqd, n° 18 (l’expérience traumatique), automne / hiver 2003, p. 163.

[14]Chiss Jean-Louis, Filliolet Jacques, Maingueneau Dominique, Linguistique française : initiation à la problématique structurale (1), Coll. Langue Linguistique Communication, Classiques Hachette, Paris, 1977, p. 05.

[15]Ibid., p. 09.

[16]Delacroix E., in Nouveau Petit Robert -version électronique 2.1 [rubrique citations : empreindre], Dictionnaires Le Robert / VUEF, Paris, 2001.

[17]pont-humbert Catherine, Dictionnaire des symboles, des rites et des croyances, Op.Cit., p. 130.

[18]Brun-Cosme Nadine, Moncomble Gérard, Poslaniec Christian, Dire, lire, écrire (des écrivains rencontrent des enfants), Editions Milan, France, 1993, p. 06.

[19]Ibid.

[20]pont-humbert Catherine, Dictionnaire des symboles, des rites et des croyances, Op.Cit., p. 14.

[21]Thiesse Anne-Marie, op.Cit., p. 83.

[22]Pineri Riccardo, « Penser la culture avec René Girard », 12 mai 2005 (document Internet).

[23]Levasseur Louis, « Pressions sociales et transformations de la culture scolaire au Québec », Revue des sciences de l’éducation, Vol. XXVIII, n° 01, 2002, p.33.

[24]Gouvernement du Québec (1999 - Rapport Proulx) in Levasseur Louis, Op. Cit.

[25]Ibid.

[26]Levasseur Louis, Op. Cit, p. 34.

[27]Ibid.

[28]Ibid., p. 35.

[29]Martinez Pierre, La didactique des langues étrangères, Que sais-je ? N° 3199, 3e puf, 2002 (1996), p. 98.

[30]Kramsch C., in Martinez Pierre, Op. Cit, p. 102.

[31]Duteil-Mougel Carine, « Compte rendu critique de lecture de l’ouvrage : Une introduction aux sciences de la Culture. Sous la direction de François Rastier et Simon Bouquet (2002).Paris : Presses Universitaires de France », Marges linguistiques, n° 07, mai 2004, p. 23.

[32]Brun-Cosme Nadine, Moncomble Gérard, Poslaniec Christian, Op.Cit., p. 06.